07/01/2010

Tocqueville ou le malentendu

Opinion publique. Il est amusant d’observer dans les journaux les références et les révérences à Tocqueville. Pas un dérapage avéré de la presse qui n’incite quelque part un éditorialiste en panne de réflexion à puiser dans son dictionnaire des citations: «Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître».


Et par la seule vertu de ces mots fameux, voici la presse aussitôt absoute de ses vilenies. Se trouve ainsi escamotée telle violation flagrante du secret de l’instruction, passée par pertes et profits telle attaque diffamatoire ou banalisée telle information biaisée. Ah ! «les biens inestimables» de la liberté de la presse, que ne permettent-ils pas!


Tocqueville est cité en majesté. Ses paroles sont reçues comme celles d’un vieux sage. Un siècle trois quarts nous en sépare. Il fait office de trompe-l’œil. Tocqueville avait en réalité trente ans seulement quand paraissait De la démocratie en Amérique, tome premier. C’est sans grande importance. Tocqueville était un esprit précoce. Le vrai malentendu est ailleurs.


Avec le temps, Tocqueville apparaît le plus souvent comme un penseur confit dans sa posture de libéral pur jus. Comme l’un des deux grands protagonistes du combat sur les libertés : Karl Marx d’un côté, avec son opposition entre libertés formelles et libertés réelles, lui de l’autre, chevalier blanc des libertés de l’individu. C’est l’image que donnent de nombreux auteurs libéraux, Raymond Aron en tête avec son Essai sur les libertés.


Or il y a du Dr Jekyll et Mister Hyde chez Tocqueville. Pas vraiment poussé à l’enthousiasme par les perspectives égalitaires et démocratiques ouvertes par les Révolutions américaine et française, il s’inquiète de l’avenir de la société. Une démocratie libérale est évidemment souhaitable. Mais que se passerait-il si les procédures démocratiques débouchaient sur une majorité despotique? Une tyrannie douce, bien entendu, un despotisme confortable, qui passerait par l’empiètement croissant de l’Etat sur les libertés individuelles, par l’emprise prévenante et ferme à la fois de l’administration sur les citoyens. Le tout avec la complicité agissante de la presse, organisatrice de l’opinion publique.


Tocqueville annonce un siècle à l’avance Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Il ouvre aussi la voie à l’Ecole de Francfort (de Horkheimer et Adorno à Marcuse et Habermas). La Théorie critique de ce courant de pensée, d’inspiration originelle marxiste, associe les communications de masse à l’exercice d’une domination et à la servitude volontaire d’individus rassurés, dorlotés, renvoyés à la jouissance de leurs biens et de leurs plaisirs privés. Peu pressés en somme de s’accommoder des exigences de la démocratie, qui suppose la discussion publique, et donc l’inconfort et le conflit.


Tocqueville ou le malentendu. Tocqueville l’inattendu.

Commentaires

Sur la presse et juste pour le fun (?), ces quelques mots d'un autre penseur du XIXe siècle, et pas le moindre: "Encore un siècle de journalisme – et tous les mots pueront." (Nietzsche, Fragments Avril / Juin 1882.

Écrit par : Jean-Louis Feuz | 07/01/2010

Les commentaires sont fermés.