12/01/2010

Camus au lit, Camus au marbre

Télévision. Camus est à tous. Camus est à chacun. Depuis quelques semaines, c’est à qui dira «son» Camus. Le lyrisme solaire et minéral de Noces. L’absurde de la condition humaine, de L’étranger et du Mythe de Sisyphe. La générosité fraternelle et sans illusion de La Peste. Les grands débats au sein de la gauche française, à partir de L’homme révolté. La guerre d’Algérie. Jusqu’à l’œuvre de sa vie, longtemps portée, éclose sur sa tombe de Lourmarin comme une fleur de la Toussaint, Le premier homme.


La proposition de Nicolas le Petit de faire entrer Camus au Panthéon des Grands a produit une soudaine effervescence. La commémoration de la mort de l’écrivain, le 4 janvier 1960, l’entretient. La télévision française n’y manque pas. Tâche difficile. L’homme était complexe. Son œuvre ne l’est pas moins. Cela fait sa richesse. Elle reste ouverte, comme hésitante. Après un demi-siècle, elle est vivante. Les espérances de Camus sur l’Algérie, politiquement intenables à l’époque, étaient imputées à une «belle âme» qui aurait cherché à se défausser. Elles semblent aujourd’hui plus fécondes que les positions des Temps modernes et de la gauche marxiste. Le réalisme engagé de Sartre est dépassé par l’utopie humaniste de Camus.

Le téléfilm «Camus» (France 2) se regarde comme un livre d’images. Il contient des moments forts: la rupture avec Sartre (un comédien plus vrai que nature!), la conférence de presse à l'occasion de la remise du Nobel (la fameuse phrase sur la préférence donnée à la mère sur la justice, quand la justice s’impose par le terrorisme aveugle), la rencontre avec la mère, justement, restée à Alger dans son quartier populaire de Belcourt. Et puis, sur la fin, le doute permanent, l’aveu d’une impuissance à écrire. La marque de l’homme, plus durable sans doute que ses nombreuses aventures féminines. Albert Camus au lit. Le téléfilm restitue par équité des vérités incommodes, à commencer par la profonde dépression et la tentative de suicide de Francine, sa femme. Mais par son insistance, c’est comme s’il résumait Tristan et Yseult à une histoire de cocufiage.

«Albert Camus, le journaliste engagé» (France 5) n’en fait pas non plus le tour. Le témoignage de Roger Grenier, qui l’a côtoyé à Combat, entrouvre quelques portes. Il en faut davantage pour les pousser. Le gros volume paru chez Gallimard en 2002, Camus à Combat ou mieux encore, si mince et si rare, la plaquette préfacée par Grenier A Albert Camus, ses amis du Livre, publiée en 1962. Le Livre, cela veut dire les typographes, les metteurs en page, les rotativistes, tous les artisans d’un journal, affiliés au syndicat du Livre. Albert Camus au marbre. Un correcteur de Combat y dit de lui: «Sa carrière de journaliste a été brève. Peut-être n’avait-il pas été admis parmi les journalistes comme il avait été adopté par nous».

16:52 Publié dans Journalisme | Tags : algérie, combat, camus | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Vos lignes sur Albert Camus montrent que vous avez de l'estime pour cet écrivain. Et je pense que beaucoup d'intellectuels romands peuvent vous suivre car cet auteur, ainsi que vous l'avez relevé, n'est pas un sectaire. Le doute l'a toujours habité et, cette qualité, on la retrouve souvent dans notre petit pays. Et je me permets de citer une phrase d'Albert Camus qui va dans ce sens.
"Puisque cette heure est comme un intervalle entre oui et non, je laisse pour d'autres heures l'espoir ou le dégoût de vivre".
Albert Camus savait ainsi mettre en parenthèses son questionnement fondamental pour goûter l'instant présent. Vous avez parlé des femmes. J'ajouterai qu'il aimait aussi le plaisir simple et animal d'un match de football. N'a-t-il pas écrit, je cite de mémoire: Une belle passe a autant de valeur qu'une belle phrase.
Albert Camus, c'est un honnête homme qui s'est révolté contre l'absurdité de la vie tout en cherchant à la rendre la plus acceptable possible par l'action. C'est un être solaire qui n'en a rien à foutre de l'ombre du Panthéon!

Écrit par : Jacques Vallotton | 14/01/2010

Content de (re)découvrir un point commun entre nous, plutôt que des divergences... Lire et être profondément bouleversé par le "Mythe de Sisyphe" à 14 ans a changé ma vie. Cela explique aussi mon goût pour la politique et mon aversion pour un éventuel départ à la retraite : bien que nageant en plein dans l'absurde, nous avons à rouler notre caillou encore et encore vers le sommet jusqu'à notre dernier souffle... Sinon nous ne sommes rien. En tout cas pas des hommes. Camus rayonne peut-être, mais ceux qui le mettent en pratique sont rares, n'est-il pas ?

Écrit par : Edward Gobits | 15/01/2010

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