20/01/2010

L'Algérie après tant et tant d'années

Lecture. A soixante-trois ans, Bernard est une épave. Il ne se soigne pas, il est sale, il boit. Il s’est installé dans une ruine, se déplace sur une vieille Mobylette. On l’appelle Feu-de-Bois, à cause de l’odeur. Il débarque un jour – c’est l’après-midi – à la salle des fêtes, où sa sœur célèbre son anniversaire. A la stupéfaction de l’entourage, il lui offre une broche en or nacré, chère, trop chère, aussitôt suspecte. D’où vient-elle? Avec quel argent? La réprobation monte, vague silencieuse contenue par cette prévenance craintive dont on entoure les ivrognes et les violents.



Feu-de-Bois la sent, comme une nausée. Il explose. Pourquoi l’autre, le « bougnoule », a-t-il le droit d’être ici, de participer à la fête, et pas lui? Le « bougnoule » est du voisinage, il fait partie des invités. Chassé de la fête, humilié et furieux, Feu-de-Bois ira passer sa colère en s’introduisant dans la maison de Saïd et en terrorisant sa femme et ses enfants.

Après cet après-midi de fureur, il y aura un soir, il y aura une nuit, il y aura un matin. Le récit se dira à plusieurs voix, venu de très loin, longtemps enfoui, éclaté, véhément. Rabut, le cousin mal aimé de Bernard, en est le premier narrateur. Il en sera le dernier. Vers la fin, il dit à sa femme : « Nicole, tu sais, on pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même ».

Ces images, ce sont celles que Rabut, Bernard et les autres ont rapportées d’Algérie, quarante ans plus tôt. Images intolérables de l’exécution indifférente d’un gosse arabe, qui ne voulait pas parler parce qu’il ne savait rien des cachettes, ni des armes; du supplice infligé par des fellagas à un médecin français; du massacre de camarades, découvert à un retour de permission en ville d’Oran… C’est à cause d’une bagarre entre eux, Rabut et Bernard, que le convoi a pris du retard. A cause d’eux que le poste s’est trouvé en effectif réduit, vulnérable. Tous morts, la gorge tranchée.

Le poste était installé à proximité d’une raffinerie, dont le directeur était un Algérien, lui aussi assassiné. A la culpabilité s’ajoute alors la douleur indicible et la révolte: morte aussi, la fille du directeur, toujours habillée de couleur sombre. Elle s’appelait Fatiha, elle était âgée de huit ans. Bernard en conserve deux photographies, encadrées et accrochées au mur de sa tanière. Sur l’une d’elles, on le voit maintenir par l’épaule la fillette en équilibre sur une trottinette rudimentaire. C’est Rabut qui a tiré la photo.

Que Laurent Mauvignier se soit trouvé parmi les quatre derniers prétendants au Goncourt, et qu’il l’ait manqué, ne signifie rien. Son livre poursuit une œuvre qui se situe à côté, sinon au-dessus des honneurs littéraires. Romancier des profondeurs,  Mauvignier privilégie la part cachée de l’homme. A la suite de Jean Genet, qu’il cite en ouverture du roman, il en interroge la blessure secrète. Au cœur des ténèbres et des remous de l’âme humaine, il est à l’écoute du flux et du reflux du temps.

Le livre porte un titre simple, Des hommes. Sont-ils encore des hommes, ces hommes-là, tous, des deux côtés, capables de souffrir et d’infliger de telles horreurs, de les vivre? Echo à Camus, à ses déchirements, à « L’Hôte », cette nouvelle magnifique de L’Exil et le Royaume, qui dans sa sobriété dit déjà tout. A Jean Daniel aussi, qui trouvait dans les récits de fiction sur la guerre d’Algérie une plus grande force de vérité que dans les reportages journalistiques.

Mauvignier est né en 1967, cinq ans après la fin de la guerre. « Je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard », demande Rabut. Ce sont les derniers mots du livre.

Laurent Mauvignier, Des hommes, Editions de Minuit.

Commentaires

Voilà qui donne envie de lire. Merci.

Écrit par : Philippe Souaille | 20/01/2010

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