02/02/2010

Kraus ou le journaliste en imposteur

Journalisme. Le sociologue Max Weber dénonçait il y a près d'un siècle les circonstances «qui ont habitué le public à considérer la presse avec un mélange de mépris et de lâcheté navrante». Les circonstances de l'époque, et d'abord la Première Guerre mondiale, ne sont pas seules en causes. La critique de la presse et des journalistes exploite depuis toujours des affaires et des scandales montés en épingle, mais bien réels. Elle ne manque pas de hérauts.


Karl Kraus, écrivain et polémiste viennois, est à la pointe du combat. Son arme s'appelle Die Fackel (Le Flambeau), une revue créée en avril 1899 et appelée à connaître une large audience. Kraus suit un parcours politique ambigu, il soutient des causes parfois douteuses et mène de justes combats (contre l'exploitation par la presse de la vie privée). Il est difficile de le cataloguer, sinon comme un esprit rebelle à son temps. Kraus est pour quelques jours à l'affiche du Théâtre St-Gervais, à Genève (la Troisième nuit de Walpurgis, du 2 au 14 février, un film et une conférence le vendredi 5).

La presse et les journalistes font les frais de sa colère. Kraus ne leur épargne rien: corruption, opportunisme, duplicité, arrogance, irresponsabilité, immoralité. Il vitupère le journalisme de son époque, cette imposture, l'avilissement de son style, le nivellement de ses contenus imposé par la structure même des journaux, leur calibrage, leur parution régulière obligée: «Le principe fondamental de la possibilité d'entrée intellectuelle pour tout ce qui est imprimé quotidiennement est : tout est égal et ça sera toujours assez vrai».

Kraus prend par provocation le contre-pied de Tocqueville. Les bienfaits apportés par la liberté de la presse sont inférieurs à ses méfaits! Dans un brillant aphorisme rappelant la Genèse, il évoque le pouvoir des journaux comme «fabricants» du réel: «Au commencement était la presse, et ensuite apparut le monde». Il insiste sur leur capacité de nuisance. C'est surtout l'abâtardissement de la langue, la perte de la relation entre le penser et le dire, le triomphe de la «phraséologie» que dénonce Kraus et qu'il impute au journalisme de son temps. Il en fera le responsable de la perméabilité du public à la propagande belliciste, puis à la rhétorique du nazisme.

Par une exaspération méthodique, Karl Kraus annonce le Thomas Bernhard du Neveu de Wittgenstein (1982). Sur le fond, sa critique du journalisme se situe à l'intérieur même de son objet. Chez les marchands de journaux, sa revue côtoie les feuilles honnies. Il est la conscience malheureuse de la presse. Il n'en est pas le liquidateur. Du sarcasme et du fiel du Flambeau, des contempteurs du journalisme continuent cependant de faire leur miel.

Pierre Bourdieu s'y retrouve. Jacques Bouveresse en assure dans Schmock ou Le triomphe du journalisme (Le Seuil, 2001) une présentation vivante, nourrie de références. Il en aplatit malheureusement la perspective historique, il en restitue la critique au premier degré. Entend-il se dédouaner en déclenchant d'entrée un feu d'ironie? Bouveresse lance Kraus comme un brûlot contre les médias et le journalisme d'aujourd'hui. C'est toujours efficace. De la part de Bouveresse ne serait-ce pas, plus encore, décevant?

 

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