09/02/2010

Dispute à l'ancienne

Journalisme. Le philosophe Jacques Bouveresse a prononcé l'autre soir au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, une belle conférence sur l'écrivain et satiriste viennois Karl Kraus. Il s'est concentré sur les quelques mois qui ont suivi l'installation d'Adolf Hitler au poste de chancelier du Reich, le 30 janvier 1933. C'est en septembre de cette même année, en effet, que Kraus écrivit la Troisième nuit de Walpurgis, spectacle présenté par le même théâtre jusqu'au 14 février.


Kraus y témoigne d'une lucidité peu répandue à l'époque. Comment pouvait-on ignorer alors ce qui était en train de se produire ? Il fallait refuser de découvrir ce que la presse étrangère rapportait, le Manchester Guardian et le Times de Londres, par exemple. Il fallait s'abstenir même de lire, sur place, l'Arbeiter-Zeitung. Un journal qui cultivait le fait, selon Kraus, au contraire d'une presse viennoise portée à une emphase prétendument littéraire et bourrée de clichés. Il fallait de plus souffrir (ou s'accommoder !) d'une terrible atrophie de l'imagination.

L'un des messages forts de la Troisième nuit de Walpurgis tient aux références établies par Kraus entre la situation du moment et de grandes œuvres de la littérature européenne : Goethe (le premier et le second Faust), Shakespeare (Roi Lear, Macbeth). Leurs mots paraissent d'une pénétration inouïe. Comment était-il possible de ne pas s'en trouver ébranlé ?

La réponse tient à l'incapacité du journalisme dominant, emporté par sa propre phraséologie, à représenter le réel. Elle tient aussi aux ambitions médiocres et redoutables d'une littérature brune, au service d'une idéologie du sang et du sol. Cette production romanesque se voulait proche du peuple (völkisch) ; elle était goûtée par la bourgeoisie autrichienne. Elle a préparé le terrain à l'expansion du nazisme.

Jacques Bouveresse occupa après Jeanne Hersch la chaire de philosophie de l'Université de Genève. Je me suis trouvé heureux de l'entendre pour une raison particulière, que les lecteurs de mon précédant billet comprendront. Ce soir-là, Bouveresse a évoqué la pensée de Kraus et son temps. Il a restitué sa critique de la presse, dont l'écrivain viennois fut un pionnier, sans la lancer tous azimuts. Cela m'a rassuré. C'était, en effet, la seule mais ferme objection que je faisais à son livre Schmock ou le triomphe du journalisme. Pourquoi ? Parce qu'une critique radicale des médias conduit à une négation de l'espace public de discussion. Si les médias sont si mauvais qu'ils doivent passer à la trappe, par quoi les remplacer ?

Jusqu'à ce soir-là, je n'avais jamais rencontré Jacques Bouveresse. Un ami commun, auquel je m'étais ouvert de mes réserves, nous a présentés à l'issue de la conférence. J'ai exprimé d'emblée, et même non sans brusquerie, ma déception à la lecture de Schmock. Nous en avons débattu entre paillard de veau et spaghetti. Bouveresse ne manque évidemment pas d'arguments, fondés sur la situation de la presse française et sur l'absence dans ce pays de tout « contre-pouvoir » au pouvoir des médias (la France ne connaît pas de conseil de la presse). Ce fut vif,  respectueux et chaleureux. Dans la meilleure tradition des disputes à l'ancienne. Nous nous sommes promis de nous revoir.

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