16/02/2010

Notre ami Claude

Journalisme. Plans-Fixes a consacré un film de près d'une heure à Claude Torracinta. Pour toute une génération, notre ami Claude reste une figure emblématique du journalisme de télévision. Cette génération-là était copieusement représentée à la Maison des Arts du Grütli, le soir de la première. L'atmosphère portait à la célébration amicale. C'était un fourmillement chaleureux de complicités et de souvenirs.


Plans-Fixes a déjà produit plus de deux cents portraits de personnalités de Suisse romande. Des autoportraits, plutôt, puisque le principe de ces films sans coupures ni montage est d'en laisser s'exprimer le seul et unique sujet. Un interlocuteur invisible (sinon, face à Torracinta, lors de la séquence faisant office de prologue) rebondit, relance le propos, ménage des transitions. Il n'est pas un esprit antagoniste, qui fouaille, porté à repérer la faille. Il assure une présence empathique, qui cherche à tirer le meilleur. Le rôle est tenu par l'excellent Charles Sigel.

Nous voici donc, l'œil fixé sur le rétroviseur. Claude Torracinta raconte sa vie et c'est une partie de l'histoire du journalisme en Suisse romande qu'il déroule. Il n'a rien perdu de sa rigueur, ni de cette allure de sévérité dont il convient de n'être pas dupe. Il y a chez cet homme une aptitude à l'humour que trahissent furtivement un regard ou une moue, saisis en plan fixe. Il y a aussi, derrière un discours parfaitement maîtrisé, une sensibilité vive, insoupçonnée sans doute de nombreux téléspectateurs.

Claude Torracinta a marqué de sa personnalité l'émission Temps présent, d'autres aussi qui ont disparu, comme Destins ou Table ouverte. Dans les décennies 1970-1980, il ne comptait plus ses ennemis de l'extérieur, qui voyaient en lui un dangereux gauchiste. Il s'est toujours déclaré social-démocrate. Esprit d'une époque. Quand l'objectivité du journalisme télévisé devait porter de préférence les couleurs du Parti radical, c'était encore trop.

Notre ami Claude n'a jamais été enclin à la complaisance. Lui arrivait-il parfois d'en rajouter? Dans son livre Journaliste, qui t'a fait roi? (1988), Bernard Béguin raconte:

«Il y a une dizaine d'années, un jeune et brillant journaliste de la Télévision déclarait devant Pierre Béguin:

- Nous sommes là pour déranger.

- ­Ah? et qui vous en a chargé?»

D'un côté, donc, Pierre Béguin, ancien rédacteur en chef et directeur de la Gazette de Lausanne, sans lien de parenté avec l'auteur du livre. De l'autre... De qui s'agissait-il?

Je me souviens d'une controverse qui nous opposa. Elle porta sur l'opportunité d'un entretien télévisé en direct (et en duplex) avec un Jean-Marie Le Pen qui posait alors le pied sur les premières marches de sa notoriété hexagonale. S'imposait-elle vraiment, cette émission? Je garde toujours dans mes pensées secrètes ce mot de l'apôtre Paul, dans sa première lettre aux gens de Corinthe: «Tout est permis, mais tout n'est pas utile».

L'entretien eut lieu, bien entendu. Ni le destin de Le Pen, ni celui de la France, ni encore la vie personnelle de nombreux téléspectateurs romands ne s'en sont trouvés bouleversés. Avec le temps, j'ai probablement eu tort, sauf à considérer qu'il suffirait d'une émission de télévision pour changer le monde.

Claude Torracinta appartient au cercle fermé de gens avec lesquels j'ai pu disputer, sans que nos relations personnelles en soient affectées. J'ai le sentiment d'appartenir depuis une quarantaine d'années à une très informelle fratrie journalistique, au sein de laquelle chacun laisse résonner librement sa différence. Il en est, avec Gérald Sapey et Renato Burgy. J'en suis le cadet. Comme notre ami Claude le dit dans le film, nous appartenons à une génération privilégiée. Nous avons connu des difficultés, parfois même des revers. Dans ce métier magnifique, nous avons eu une belle vie.

Commentaires

Joli et bref texte qui décrit bien Claude Torracinta ! J'aime à me souvenir de son doigt levé et à son affirmation répétée que mes propos étaient graves, lorsque, siégeant avec lui à l'Hospice Général, je proposais quelques affirmations dérangeantes !
J'ai, de fait, eu beaucoup de plaisir à partager un bout de chemin avec lui.

Écrit par : Renaud Gautier | 16/02/2010

Arrêtons de parler de Torracinta! Ce monsieur a un tel ego! Je connais des journalistes de sa génération qui restent beaucoup plus humbles et discrets. Jamais il ne parle des confrères de sa génération, tout autant compétents." Me, Myself and I "! De plus, il a une réputation d'un être tyrannique. Qu'il vive le présent et arrête de parler de sa personne. Ras-le-bol M. Torracinta, vous n'êtes pas le centre du monde et n'étiez pas si apprécié au sein de l'Hospice Général.

Écrit par : Chantal Rebeyrol | 28/02/2010

J'ai connu Claude dès ses débuts à la Tribune de Genève, avant la TV. Un excellent journaliste. Dommage qu'à la fin de sa carrière, il ait eu quelques ennuis, lors de sa gestion de l'Hospice Général. Je regrette surtout l'attitude qu'il a eue avec ses anciens confrères, en refusant de les recevoir. Dans la vie, il y a quelquefois un tour de trop...

Écrit par : Jean-Marie Laya | 06/03/2010

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