23/02/2010

Le cercle des livres disparus

Lecture. La rédaction d'un essai n'est pas affaire de science infuse, elle passe par la lecture intensive d'articles et de livres. Tout ne peut pas sortir de son propre cerveau! Pour réfléchir, on a toujours besoin des autres, que l'on soit ou non d'accord avec eux.

Mon premier recours, ce sont des livres tirés de ma bibliothèque, déjà familiers, lus, relus parfois, annotés. Voici quarante ans, je crois, que je n'avais pas rouvert L'Homme unidimensionnel de Marcuse, qui fit tant de bruit à la fin des années soixante. C'était l'époque du grand refus. Aux Editions de Minuit, les pages jaunies, couvertes de notes au crayon pas toujours très lisibles. Les livres déjà défrichés, pour ne pas parler de celui-là, ne sont pas nécessairement les plus utiles. Ils ont déjà servi et, justement, les intérêts se sont déplacés.


Je trouve aussi sur les rayons des ouvrages jusqu'alors négligés, acquis un jour sur la foi d'un article, pour leur auteur ou leur sujet, reçus en service de presse (un privilège de journaliste!), conservés «au cas où». Les feuilleter réserve souvent de belles découvertes, comparables à celles du cueilleur de champignons, qu'il m'arrive d'être en d'autres saisons.

J'arpente en ce moment un terrain que j'ai moins assidûment fréquenté ces dernières années que l'éthique du journalisme, et parcouru jusque là au rythme de la flânerie. Alors, ma curiosité s'éveille pour tout. Je me lance dans la traque du dernier état de la question, je guette les nouveautés.

Pourquoi acquérir des livres, plutôt que les emprunter à une bibliothèque, publique ou universitaire? Parce qu'on en peut faire ce que l'on veut: les souligner et les annoter (au crayon donc, toujours!), les entrelarder de fiches et d'onglets, les laisser reposer après lecture sans souci d'un délai de restitution, puis les reprendre, retourner à eux afin de vérifier un fait, une citation. Bref, les apprivoiser et y mettre le temps qu'il faut.

Bien entendu, les emprunts à une bibliothèque gardent leur importance. Ils s'imposent lorsqu'il s'agit de procéder à une première approche, d'évaluer si un ouvrage vaut le détour, si une lecture détaillée se justifie. Ils ont toute leur utilité lorsqu'il s'agit de se référer à quelques passages précis et isolés, de consulter une bibliographie, de s'assurer qu'une éloquente citation de l'auteur, repérée dans un autre ouvrage, est bien attribuée à la bonne page de la bonne édition...

Mais que faire lorsque la consultation d'un livre paraît urgente, impérieuse, et que l'ouvrage est épuisé, introuvable en librairie, momentanément indisponible en bibliothèque? C'est le diable si les ramifications de la Toile n'y conduisent en quelques pressions sur la souris.

Au chapitre des sciences sociales, un site devrait recevoir la médaille Nansen pour son assistance aux chercheurs en perdition et aux étudiants désargentés. Il est tenu par un professeur de sociologie d'un Collège d'enseignement général et professionnel (formation technique et pré-universitaire), à Chicoutimi, Québec. Jean-Marie Tremblay a créé une bibliothèque numérique il y a onze ans, «Les Classiques des sciences sociales». Il y consacre ses loisirs, il est bénévole. Le catalogue est abondant: plus de quatre mille titres à ce jour! Les ouvrages numérisés sont disponibles gratuitement - avec l'accord explicite des auteurs lorsqu'ils ne sont pas encore tombés dans le domaine public. C'est le cercle des livres disparus.

Commentaires

Bonjour, j'avais écrit, il y a quelque temps, un billet sur les bibliothèques virtuelles, sur mon blog Des livres, toujours des livres (inma.blog.24heures.ch). Je vais bientôt le réactualiser en parlant de nouveaux sites et de nouveaux développements dans ce domaine.

Écrit par : Inma Abbet | 25/02/2010

Bel article, Daniel!

Écrit par : Jean Romain | 25/02/2010

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