02/03/2010

Témoin de la mort de Neda Agha-Soltan

Journalisme.  D'accord, ce n'est pas le prix Pulitzer. Mais c'est un prix de journalisme quand même, décerné par l'université de Long Island, dans l'Etat de New York. Le prix George Polk, donc. Il vient d'être attribué à l'auteur (inconnu) d'une vidéo prise par téléphone portable et postée sur Youtube. Il s'agit d'une séquence de mort: l'agonie d'une jeune femme iranienne de 26 ans, tuée en juin dernier d'une balle en plein cœur dans une rue de Téhéran. Le document a été repris par de nombreuses chaînes télévisées, dans le monde entier. La victime, Neda Agha-Soltan, est devenue en quelques semaines une icône médiatique de l'opposition iranienne. Les images de ses derniers instants sont saisissantes. Résultent-elles d'un acte journalistique? La question s'est posée lors d'une récente émission Médialogues, de la Radio suisse romande.


Je m'y suis trouvé en compagnie de Bernard Rappaz, rédacteur en chef de l'actualité de la TSR. Le temps nous était compté et nous n'avons pu, l'un et l'autre, que planter quelques jalons dans la réflexion.

Premier jalon, posé par Bernard Rappaz : le journaliste moderne doit tenir compte des évolutions technologiques et des nouvelles habitudes de communication. Il ne peut ignorer les matériaux informatifs circulant sur l'Internet et diffusés par les réseaux sociaux;  il se doit de les contrôler au plus près avant de les diffuser. Ainsi, les recherches opérées à propos de la vidéo sur la mort de Neda Agha-Soltan conduiraient à un médecin. Présent sur les lieux, celui-ci  aurait enregistré ces images et les aurait transmises à un ou des amis, avant qu'elles ne soient diffusées sur la Toile.

L'information de l'opinion publique mondiale a aussi besoin de tels relais. Ceux-ci en sont souvent des passages obligés, lorsque les faits se produisent dans des pays où les médias sont étroitement contrôlés et les journalistes étrangers interdits. L'Iran en est un exemple. La Birmanie en fournit un autre, particulièrement frappant lors des troubles de l'an dernier.

Les interventions de témoins, quelle qu'en soit la forme, sont donc des ingrédients indispensables de l'information. Ces témoins accèdent-il pour autant au statut de journalistes? C'est plus douteux et c'est le deuxième jalon, qu'il m'a incombé de placer au risque de passer pour un défenseur corporatiste du métier.

Les témoignages, que l'on pourrait qualifier de « bruts », ne sont pas du journalisme pour trois raisons. Leurs auteurs ne se soucient pas d'une quelconque mise en contexte, laissant aux médias qui les utiliseraient le soin de l'assurer. De plus, ils sont muets sur eux-mêmes et donc privés de toute référence à une source. Cela pose non seulement des questions d'authenticité (des vidéos sur le récent séisme en Haïti étaient frelatées), mais aussi des questions de responsabilité: à qui s'adresser, contre qui déposer plainte en cas d'atteinte à la personne, comme ce fut par exemple le cas de la photographie de la «Madone de Bentalha», en 1997 en Algérie? Enfin, les témoignages ne sont pas tenus de se préoccuper d'une question fondamentale du journalisme: peut-on tout dire, peut-on tout montrer?

Tout cela contribue, à mes yeux, à dénoncer la fâcheuse confusion créée par le prix George Polk entre un métier qui est censé respecter des critères dans la récolte, l'élaboration et la diffusion des nouvelles et des témoins, aussi précieux soient-ils, qui se contentent de rapporter ce qu'ils ont vu et entendu. Ce point de vue n'est nullement discriminant. Dans des situations aussi extrêmes que l'Iran ou la Birmanie, il n'existe pas de journalisme courageux sans témoins courageux. L'auteur de la vidéo sur la mort de Neda Agha-Soltan est un de ceux-ci, à n'en pas douter.

Commentaires

Je suis d'accord avec votre opinion. Il est délicat, si ce n'est dangereux, de faire franchir des frontières nouvelles à la profession de journaliste. Il y a une confusion des genres, surtout chez les jeunes personnes qui n'ont jamais connu le journalisme quand il n'y avait encore que le journalisme comme pouvoir médiatique.
Une information transmise gratuitement sur le net par un anonyme ne peut pas bénéficier du niveau déontologique de la profession. C'est comme si des amateurs éclairés de médecines naturelles possédaient les mêmes compétences que des chirurgiens chevronnés en médecine classique. Nous ne travaillons tout simplement pas au même niveau médiatique ni avec les mêmes compétences.
Je crois qu'il serait bien, par esprit de cohérence et de compréhension pour les jeunes générations, de faire une claire distinction et de créer un prix à part pour les informations venant d'un autre canal que celui de la presse qualifiée.

Écrit par : Jean-Marie Gumy | 02/03/2010

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