08/03/2010

Genève en gris et bleu

Paysage. Passages du bleu au gris, du gris au bleu. Etranger dans ma ville, j'en vois d'abord les couleurs. Bleu changeant, d'outre-mer et de brume; gris où se fondent des teintes de molasse et des jaunes incertains. Les saisons les modulent, les magnifient, les altèrent. Elles ne les effacent jamais. L'eau du lac, la liturgie perturbée des façades qui enserrent la rade, l'étagement de la basse ville et de la colline de Saint-Pierre, le Salève écorché, le ciel. Où est le gris, où est le bleu?


Le vert des parcs, inévitablement célébré, trace une limite. Il est une protection contre l'extension d'une ville continue. Mais il n'est déjà plus la ville. Pour l'apercevoir, aux retombées urbaines, il faut tourner le dos à Genève. C'est le lac qui ouvre un espace dans le tissu des rues, des places, des maisons, permettant au Rhône d'y frayer son cours.

Le gris, le bleu. Lorsqu'en été la pierre blanchit et que l'eau miroite sous le soleil, des étrangers qui l'habitent disent que Genève est la plus belle ville du monde. Une intimité plus ancienne amène à la préférer en hiver, quand le jet d'eau est laissé au repos, quand le gris et le bleu se confondent, quand elle se recroqueville sous la bise et oppose aux images de cartes postales son identité secrète, qu'un passant fugace jugera peut-être arrogante et froide.

Saison des promenades solitaires. Montée vers la cathédrale, par la Grand-Rue pavée. Errance dans les ruelles aussitôt découvertes. Antiquaires, libraires spécialisés dans le livre rare et l'occasion, cafés à la dégaine populaire, qui semblent narguer la rue des Granges patricienne. Exil à l'intérieur, quand les rues basses grouillent et que sur les boulevards s'écoule le flux serré des automobiles.

Le décor des quais suffit souvent au bonheur des voyageurs. Il est aussi mince, à l'échelle de la ville, qu'un décor de théâtre: l'épaisseur d'un pâté de maisons. Derrière, c'est la Genève des gens, de la vie, des humeurs.

Sur le front de lac, les Eaux-Vives conservent des allures de luxe désuet. Le quartier abrite des artisans, des commerçants. Ses rues sont encombrées, il est impossible d'y parquer sa voiture. Quartier de résidence contre la prolifération des bureaux au centre de la ville, qui tend à rejeter sa sève vers les cités extérieures.

Sur la rive droite, la barrière des grands hôtels et des immeubles cossus crée une illusion vertueuse. Elle cache un quartier soumis à de fortes pulsations. Dans les rues de Genève, un passant sur trois est étranger. Cette particularité y est estompée par l'accoutumance. Aux Pâquis, elle éclate. Sur les trottoirs, dans les cafés, dans les commerces, le quartier se donne des airs de métropole, Kreuzberg berlinois ou Belleville. Il semblait dévolu depuis des lustres et pour l'éternité aux plaisirs convenus d'une vie nocturne provinciale. Il est secoué par une vitalité nouvelle, l'afflux d'une population colorée, l'ouverture de boutiques, de galeries pour jeunes.

Genève est une ville encore capable d'échapper aux changements décidés par les planificateurs, exposée à l'imprévu, vulnérable. Les gens d'ici et de partout finissent aussi par s'y fondre, passant et repassant de leur identité propre à celle de la ville, comme le bleu passe au gris et le gris au bleu.

 

PS. Ce portrait d'une ville n'est pas une variation sur le nouveau logo de Genève. Il a été écrit il y a vingt-trois ans à la demande de L'Hebdo, qui consacra une série de suppléments aux villes de Suisse romande. Seul le titre a été modifié.

15:19 Publié dans Portrait | Tags : genève, lac, ville, salève, logo, quais | Lien permanent | Commentaires (0)

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