01/04/2010

La Grande Guerre pour voyage, la souffrance pour bagage

Lecture. Le livre s'intitule Dans ma peau. J'y suis entré par l'un des quelques beaux après-midis de la fin du mois de mars, sur un banc du parc Bertrand. Cent-vingt pages qui n'ont apparemment intéressé personne autour de moi. Un auteur dont je n'ai jamais entendu parler et dont le patronyme semble sorti d'une chronique médiévale. Deux volets, la Grande Guerre et la maladie, qui ne m'attirent guère. Un extrait en quatrième page de couverture, pourtant, reproduit quelques lignes d'une lumineuse sincérité. Ce sont les premières du récit.


 

Quand je referme le livre, je suis impatient d'en faire partager la découverte. De retour à mon domicile, je cherche à en savoir plus sur l'auteur, Guillaume de Fonclare. J'accède par mon ordinateur à quelques beaux articles, dont l'un est paru dans Le Nouvel Observateur, juste avant Noël. J'apprends aussi que Fonclare vient de recevoir le prix de l'essai de France Télévisions, le jour d'ouverture du dernier Salon du Livre de Paris. Un essai? Pas vraiment, et peu importe.

Dans ma peau est un témoignage d'une humanité rare. L'auteur est atteint d'une maladie que l'on dit «orpheline», dont la médecine ignore l'origine, l'évolution, la thérapie. «Depuis cinq ans, écrit-il, mon corps est en zone rouge, dans cette zone où destruction et espoir se combattent.» Le combat est douloureux, terriblement. Il le dit en ouverture de son récit: «Mon corps est un carcan; je suis prisonnier d'une gangue de chairs et d'os. Je bataille pour marcher, pour parler, pour écrire, pour mouvoir des muscles qui m'écharpent à chaque moment.»

Il n'abdique pas, s'accroche avec conviction à sa fonction de directeur de l'Historial de la Grande Guerre, qui se trouve à Péronne, dans la Somme. La terrifiante boucherie, les dizaines, les centaines de milliers de morts sacrifiés à la conquête de quelques arpents, d'une colline, d'une ligne de tranchées lui donnent une raison de vivre: entretenir le souvenir de tous ces pauvres types couchés en terre, revenus du front affreusement mutilés, le souvenir encore présent des pals battalions, ces «bataillons de copains», venus de Grande-Bretagne avant l'introduction de la conscription, en 1917 seulement. Sur la stèle de l'un d'eux, sa famille a fait porter quelques mots en anglais tirés d'une lettre à sa mère, quelques semaines avant sa mort le 1er juillet 1916: «Les Français sont une grande nation qui mérite qu'on se batte pour elle».

La tombe du soldat Goodlad se trouve parmi les cent sept du Railway Hollow Cimetery, qui est familier à Guillaume de Fonclare. Lorsqu'il évoque le souvenir du soldat et du jour de sa mort, qui fut le plus sanglants de l'histoire de l'armée britannique, il n'y est pas retourné depuis deux ans. L'accès du cimetière est périlleux pour une voiture, impraticable pour un fauteuil d'invalide. «Une fois à la porte du parc, il faut tenter la traversée, affronter la pente et cela m'est devenu très difficile. Néanmoins, je veux la tenter une dernière fois, cette traversée.» Quelque cent pages plus loin, brisé dans son corps, porté par l'amour pour sa femme et ses deux enfants, il note: «Railway Hollow Cimetery un après-midi de juillet; je songe.» Il est sans illusion, il sait qu'il est condamné par l'invalidité à quitter l'Historial.

Loin de toutes les horreurs de l'Histoire, épargné par les souffrances, dans le paisible parc Bertrand, je suis gagné par le sentiment d'injustes privilèges. Dans ma peau ne tombe jamais dans le pathos, observe une pudeur de tous les instants. Guillaume de Fonclare ne se pose pas en héros, chaque jour confronté à tous ces fantômes de la Grande Guerre dont il est, écrit-il encore, «le plus vivant»: «Je livre un vain combat, de mon sacrifice ne sortira aucune victoire (...); je ne défends aucun idéal. Je souffre, c'est tout».

Par son récit empreint d'un stoïcisme discret et sans phrases, Guillaume de Fonclare, quarante-deux ans, atteste la grandeur de l'homme et son courage.

Guillaume de Fonclare, Dans ma peau, Editions Stock.

 

Commentaires

Un ami m'a fait découvrir votre note sur mon récit. Au-delà de ce que vous en dites - qui me touche profondément -, c'est aussi la manière dont vous le dites qui m'a ému, et j'en garderai un souvenir reconnaissant. Merci.

Écrit par : Guillaume de Fonclare | 08/04/2010

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