09/04/2010

Pédophilie sur l'Internet

Télévision. La dispute fait rage dans les médias. Des journalistes ont-ils le droit de dissimuler leur identité pour les besoins d'une enquête? Sont-ils légitimés à transmettre spontanément à la police des renseignements sur des criminels présumés ou potentiels? Les deux questions se posent après la diffusion par France 2 d'une émission du magazine Les Infiltrés, «Pédophilie: les prédateurs».


La Charte des devoirs professionnels des journalistes français interdit depuis 1918 à un reporter d'invoquer «un titre ou une qualité imaginaire». Elle proscrit l'usage de « moyens déloyaux pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque». Le strict respect de ses normes condamne d'emblée un magazine d'investigation comme Les Infiltrés, qui tire sa raison d'être de la dissimulation d'identité et de l'usage de caméras et micros cachés.

En un siècle bientôt, suivant le développement des médias modernes, la norme déontologique s'est cependant affinée. Les directives jointes depuis 2000 à la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes suisses, par exemple, admettent des dérogations à l'exigence de transparence en cas d'intérêt public fort et lorsque les moyens d'investigation traditionnels sont voués à l'échec. Une telle dispense n'autorise pas la facilité, elle ne sert en rien d'alibi à la paresse, ni au laisser-aller. Elle intervient seulement comme ultime recours. Elle ne saurait être qu'exceptionnelle.

Le parti discutable, douteux même, des Infiltrés est que l'émission fait de l'exception la règle. Ce n'est pas le sujet qui impose les méthodes de dissimulation, ce sont les méthodes - l'infiltration, donc - qui imposent les sujets. David Pujadas, son animateur, promet aux téléspectateurs que ses journalistes seront «vos yeux et vos oreilles», ayant reçu pour mission de «pousser les portes». L'objectif premier est donc de repérer les portes closes. Sans donner l'assurance que tout aura été tenté afin de les ouvrir par les procédures d'enquête du journalisme ordinaire.

Et sans garantie non plus de résultat. Une chaîne de télévision française a mené un jour une enquête sur la scientologie en recourant à la caméra cachée. Le magazine Temps présent, de la Télévision suisse romande, s'en est tenu sur le même sujet aux méthodes d'investigation traditionnelles. Des deux émissions, celle de José Roy et Christian Karcher, diffusée en mars 1992, était de loin la plus substantielle et la plus révélatrice.

Que la chose soit clairement dite! La critique s'adresse aux Infiltrés et non, en particulier, à l'émission «Pédophilie: les prédateurs». Le thème est d'un intérêt public majeur, incontestable. L'émission vise à avertir les parents des dangers qui guettent leurs enfants sur les sites de conversation ouverts sur l'Internet. La «cyberpédophilie» ne pouvait être traitée, au niveau d'efficacité et d'exemplarité requis, que par la dissimulation de l'identité de l'enquêteur et l'usage de caméras et de micros cachés.

Le journaliste de l'agence Capa chargé de l'enquête, Laurent Richard, s'adapte aux diverses situations rencontrées ou provoquées. Pour débusquer les prédateurs à l'affût, il commence par s'inscrire sur un site de conversation sous l'identité d'une très jeune adolescente de douze ans. Il se prétend plus tard amateur de chair fraîche pour entrer en contact avec des membres d'un réseau de pédophiles. La fin justifie les moyens. Devant l'un de ses interlocuteurs pris au piège - ô paradoxe! - il avoue même son état de journaliste.

La dissimulation de l'identité peut donc se défendre par exception. Mais la dénonciation à la police? Au cours de la polémique entraînée par l'émission, le journaliste d'enquête s'est vu reprocher un rôle peu glorieux d' «indic» ou de «balance». Il a divulgué ses sources en violation du secret que la déontologie lui commande d'observer. Il aurait de plus, référence à l'ancienne Charte des devoirs professionnels française, confondu son rôle avec celui de policier.

Cette seconde question révèle une tension entre la norme morale (ici, la déontologie professionnelle) et une visée éthique supérieure. Davantage qu'une tension, un véritable conflit. Lors d'une enquête sur la pédophilie par l'Internet, quel est le plus important: la fidélité aux règles de la profession ou la neutralisation d'un prédateur dangereux, découvert récidiviste insatiable comme le « Jacard » (nom d'emprunt) rencontré par Laurent Richard à Montréal? Dans une enquête sur le terrorisme, quel est le plus important: le respect du secret des sources ou la dénonciation des auteurs d'un projet établi d'attentat meurtrier?

Si l'on s'attache au rôle du journaliste, qui est d'abord d'informer, et à son indispensable crédibilité, les réponses ne sont pas évidentes, au moins à l'intérieur de la profession. Je me garderai donc de toute conclusion générale. La solution au dilemme ne peut se dégager que de cas en cas.

C'est donner la mesure de la responsabilité du journaliste. C'est révéler aussi l'enjeu de tout choix éthique, qui ne peut être entièrement bon ni entièrement juste, qui laisse toujours une perte plus ou moins lourde. Après avoir vu et revu l'émission des Infiltrés, le choix de dénoncer, pour discutable qu'il soit dans son principe, entraîne à mes yeux la moindre des pertes.

 

 

Commentaires

J'ai aussi traité de ce sujet dans un article posé sur mon blog (pachakmac.blog.24heures.ch). Il me semble que lorsqu'on prend les risques de poser les pieds dans le fumier, on a bien des chances de se retrouver à un moment ou un autre en face d'un dilemme éthique quand on est journaliste. Cette profession se retrouve parfois à cheval entre l'inspecteur de police et l'avocat du diable. Et dans les cas les plus graves, comme la préparation d'un meurtre, d'un enlèvement ou d'un viol, le côté "inspecteur de police" risque de l'emporter clairement sur le côté "avocat du diable".

Écrit par : Jean-Marie Gumy | 09/04/2010

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