21/04/2010

Faits divers en pâture

Journalisme. Le fait divers est roi. Son sacre ne date pas d'hier, il remonte au temps des premières feuilles imprimées. L'Institut national genevois a eu la bonne idée de lui consacrer un cycle de ses conférences et débats, qui attirent régulièrement à la promenade du Pin une assistance attentive étonnante, alors que tant de manières d'occuper sa soirée à domicile s'offrent d'un coup de pouce sur une télécommande.


 

Je n'ai pu entendre Dominique Kalifa («Paris 1900 : l'âge d'or du fait divers»), ni Michel Porret («Drame de la nuit. Genève, mai 1885. Quatre enfants égorgés par leur mère: autopsie d'un infanticide»), ni encore Annik Dubied («Le fait divers contemporain, court-circuit du quotidien»). J'ai assisté cependant au débat conclusif avec quatre journalistes romands, mené par la même Annik Dubied, qui connaît excellemment le sujet (un «Que sais-je?» rédigé avec Marc Lits) et qui travaille actuellement sur cet autre contenu médiatique désormais souverain qu'est le people.

La discussion m'a paru de très bonne tenue, riche de la diversité des participants: Sylvie Arserver du Temps, Didier Dana du Matin, Darius Rochebin de la TSR et Thierry Mertenat de la Tribune de Genève.

Après coup, un auditeur me dit son regret de l'absence d'une réflexion sur des acteurs souvent oubliés des faits divers, les victimes. Il me cite Le Clézio et son livre La Ronde et autres faits divers, paru en 1982. Par le recours même à une écriture descriptive, factuelle, distanciée, le récit d'une «tournante» dans une cité, parmi d'autres, dépose dans l'esprit du lecteur une émotion durable.

Sur le traitement journalistique, le déconcertant Jean Paulhan, capable de glisser deux idées contradictoires dans une seule et même phrase, a publié en 1930 un Entretien sur des faits divers. Il y cite un titre de journal: «Assassin pour cent francs». L'histoire est celle d'un cambrioleur en train de dévaliser un appartement, quand il est surpris par son occupante; il l'étrangle et ne trouve pour tout butin que cent francs et une montre. D'où le titre.

La formule fait fi cependant de l'ignorance de l'assassin (il ne serait pas risqué à commettre un crime pour une somme aussi dérisoire). Et tout autant laisse planer une étrange supposition: serait-il donc plus bas et plus criminel d'assassiner quelqu'un pour cents francs que pour un million? De nos jours, un tel titre est fréquent lors de vols de sacs à main: «Il brutalise une vieille dame pour 20 francs»...

Au cours du débat de l'Institut national genevois, Thierry Mertenat a décrit en termes concrets et pertinents le travail du « fait-diversier », son astreinte, son exigence d'absolue rigueur dans la restitution des faits. Il a évoqué une précaution nouvelle: ne pas précipiter la mise en ligne des faits divers sur le site du journal, attendre que les proches aient été dûment avertis; veiller aussi à ne pas ouvrir les plus sensibles aux commentaires des internautes.

Sinon, les faits divers sont livrés en pâture. Et malgré l'incertitude touchant à l'enquête de police en cours, fondées sur des éléments de fait peut-être incomplets et sur des contextes ignorés ou partiellement établis, les opinions déferlent, les attributions gratuites de responsabilités, les dénonciations haineuses.

Sous le couvert de l'anonymat le plus souvent, sous le masque d'un confortable et indéchiffrable pseudonyme. Le philosophe Michel Onfray qualifie ces commentaires irresponsables et sournois de «littératures vespasiennes» (Le Monde du 18 et 19 avril). Il est beaucoup question de lui ces jours-ci, à propos de son livre controversé sur Freud. Sur la question de l'anonymat, nul besoin de divan: la névrose est en ligne.

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