27/04/2010

Salon du livre: un essai dans le tiroir

Ecriture. En m'arrêtant à la vitrine des librairies, en contemplant leurs étals de parutions récentes, il m'arrive parfois d'imaginer un romancier débutant devant l'écran de son ordinateur. Ou devant sa page, tournant un stylo entre les doigts. Sera-t-il un jour reconnu comme auteur? Il ne le sait pas encore (François Weyergans a attendu son cinquième roman pour oser le titre Je suis écrivain). Son premier souci est de tisser les fils de son histoire, de nouer des relations intimes avec ses personnages, avec lui-même. De complicité, de connivence, d'amour, de haine. Il s'est lancé en aventurier, il ignore si son récit sera lu, si un éditeur saura lui prêter attention.


Le romancier confirmé, lui, est plus ou moins confortablement installé dans son statut d'écrivain. L'enjeu ne change guère, ni la solitude. A sa table de travail, il n'échappe pas à l'immersion de soi dans l'autre, en soi comme dans un autre. Il se rassure. Son nouveau manuscrit est attendu, un éditeur est prêt à l'inscrire parmi ses nouveautés. Le romancier est parfois tenu d'écrire du neuf par contrat. Est-ce écrire, est-ce produire? Répondra-t-il aux attentes des lecteurs, de la critique?

Mon admiration pour ces défis d'écriture est profonde. J'ai derrière moi une demi-douzaine de livres. Hormis peut-être - pour quelques touches seulement - un recueil de chroniques (De Soleil et d'ombre), aucun ne répond à une telle ambition, qu'il faut bien dire littéraire. Aucun ne suppose créativité, imagination, ces qualités que requiert la fiction et que me semble cristalliser en allemand la Dichtung. Ils ne sont pas en recherche d'un état de poésie, ils se veulent simplement ordonnés, réfléchis. J'ose un mot qui marque toute la distance d'avec la littérature: utiles. Je ne feins pas d'oublier pour autant que Jean-Jacques fit de l'écriture d'un livre «vraiment utile aux hommes» l'ambition de ses Confessions!

Le premier objectif de l'écriture est ici la clarté. Se saisir d'un matériau parfois rébarbatif ou rebelle, le dompter (lors de recherches sur l'éthique du journalisme, j'ai peiné naguère sur Ricœur, sur Habermas et Luhmann plus encore), le traduire, en dévoiler les richesses. Dans un livre d'entretiens, la philosophe Jeanne Hersch parle d'«éclairer l'obscur». C'est une belle ambition.

Elle ne va pas sans effacement. Restituer la pensée des autres, c'est accepter une posture modeste. A la longue, elle me convient. Lorsque j'étais encore jeune journaliste, un ouvrage de Maurice Duverger m'a marqué, L'autre côté des choses. Chercher à comprendre d'abord, avant de prétendre. C'est bien cela qui m'intéresse. L'expression, le style? Je m'y emploie sans jamais sacrifier le sens, me gardant de l'enflure et de l'emphase. Que dire de plus? Madame Z,  éditrice méritante à Genève, m'a expliqué un jour avec insistance qu'elle distinguait entre «écrivain» et «écrivant». Elle me l'a répété par la suite, en termes plus allusifs. C'était une façon à peine voilée, m'a-t-il paru, de me signifier qu'elle me rangeait dans la seconde catégorie.

Exposer une recherche et en discuter les résultats, rendre correctement une pensée et l'articuler, maintenir les justes proportions, marquer les nuances, les contrastes, les oppositions, signaler les voisinages. Et proposer une orientation, tracer un chemin, son chemin. Cela appartient à un genre, qui s'appelle l'essai et qui suppose une écriture propre.

La relation de l'essayiste à l'éditeur n'est pas identique à celle du romancier. Avant de se mettre au travail, l'auteur présente un projet, un plan souvent, que l'éditeur accepte, modifie ou refuse. Il se peut aussi que l'éditeur sollicite un auteur, suggère un thème. Cela m'est arrivé l'été dernier. La demande m'est venue des Editions du Seuil, sur proposition d'une directrice de la collection «Médiathèque».

Je me suis alors senti soudain dans la peau de tout auteur vaguement certifié - romancier ou non - qui ne peut écrire les premières lignes sans se demander s'il saura se montrer à la hauteur. Le doute intérieur le dispute sans cesse à la stimulation venue d'ailleurs. Le plaisir d'écrire s'accommode d'épisodiques décharges d'adrénaline, cette «hormone d'urgence», selon une jolie définition proposée par le Petit Robert. Et cela dure tout le temps de la rédaction. La tension ne retombe qu'à l'acceptation définitive du manuscrit.

C'est désormais chose faite, la publication est prévue l'automne prochain. Cette année, je déambulerai au Salon du livre l'esprit serein, un coin de gaîté dans la tête, parmi tous les auteurs consignés à la table de leur éditeur, derrière leur dernier ouvrage empilé, le stylo à la main.

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