04/05/2010

La NRF et les cousins de province

Lecture. Voilà un livre qui contient beaucoup de choses. On y apprend, on y réfléchit, on s'y divertit. Il y a eu déjà Gallimard et la Suisse. Un siècle d'affinités littéraires. Il y a eu encore, l'an dernier, la célébration à la fondation Bodmer du centième anniversaire de la NRF et son catalogue En toutes lettres... Cent ans de littérature à La Nouvelle Revue française. Fallait-il donc remettre le couvert avec Les Ecrivains suisses et La Nouvelle Revue française? Eh bien, oui!


Daniel Maggetti en est l'ordonnateur. Directeur du centre de recherches sur les lettres romandes, professeur à l'université de Lausanne, il a convié plusieurs enseignants et chercheurs de son proche entourage académique à livrer de brèves monographies sur les écrivains de Suisse romande invités à humer les essences de la NRF, saint des saints parisien de la littérature française. La somme relève des études savantes. Elle n'est jamais ennuyeuse.

Les relations entre les écrivains suisses et la revue passent principalement par des liens, plus ou moins spontanés, personnels et durables, avec ses directeurs: Jean Paulhan, avant et après le Seconde Guerre mondiale, Marcel  Arland, Georges Lambrichs... Elles s'inscrivent pour la plupart dans un procès de canonisation. La reconnaissance littéraire des cousins de province passe par les papes de la revue.

Ce sont alors des rendez-vous manqués, des flatteries sans suite, des protestations d'estime, pour quelques-uns même un confinement usuel à des tâches ancillaires. Au fond, à quelques notables exceptions près - parmi lesquelles Jean Starobinski, qui a reçu mercredi 5 mai le Prix de la Fondation pour Genève -, l'écrivain romand est pris dans des relations empreintes d'un paternalisme de bon ton de la part de gens conscients des hiérarchies, mais respectueux des bonnes manières.

Sans y céder toujours. Dans une lettre à Paulhan, André Gide, l'un des pères fondateurs de la revue, à propos de l'épatant Charles-Albert Cingria: «Qui est Cingria? Devrais-je le savoir?». Entre eux, les Romands ne manquent pas non plus de férocité. Ramuz, chargé par la revue de préfacer un texte d'Edmond Gilliard, à l'audience étroitement vaudoise: «Il ne me semble pas que Gilliard ait aucunement besoin d'être introduit; c'est une besogne dont il s'acquitte très bien lui-même.»

Les représentants de «l'Ecole de Genève» occupent dans la NRF une place plutôt privilégiée. Ils illustrent par leurs études et leurs essais, à la suite d'Albert Thibaudet et autour de Marcel Raymond, une réception des œuvres en éveil des cheminements intérieurs de l'auteur.

Dévolus fréquemment à la rédaction de notes critiques, les collaborateurs suisses de la revue y cultivent leur jardin. Cingria, encore lui, métamorphose la recension d'un ouvrage en témoignage d'une émotion de lecture: «C'est toujours ainsi qu'on devrait faire la critique littéraire, écrit-il dans Formes et Couleurs: raconter ce qui s'est passé quand on a ouvert un livre.» Georges Anex, parmi les derniers chroniqueurs lémaniques, le discret Anex, confie à un premier élan d'écriture, aussitôt le livre refermé, le soin de révéler comment «ce livre disparu agit secrètement en vous, après tant d'heures consacrées à sa lecture», de restituer sans attendre ce que Roland Barthes appelait «le plaisir du texte».

Tant de manières de dire la littérature! Par son refus d'une orthodoxie, La Nouvelle Revue française associe ses collaborateurs romands à l'hommage rendu à un acteur parfois négligé de la scène littéraire: le lecteur.

 

Daniel Maggetti (dir.), Les Ecrivains suisses et La Nouvelle revue française, Editions classiques Garnier.

 

 

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