07/05/2010

Le sourire de Jean Starobinski

Célébration. Ne saurait-on se passer un jour des discours protocolaires? S'entendre sur le choix d'un seul orateur officiel, qui aurait quelque chose à dire? Après le bel et substantiel hommage rendu à Jean Starobinski par Pierre Nora, l'autre soir au Victoria Hall, c'était pitié d'entendre les répétitions, les redondances, les platitudes  et les cuirs des représentants, appellation d'origine contrôlée, «des autorités fédérales, cantonales et municipales». Il s'agissait de n'oublier personne, en effet, lors de cette cérémonie de remise du Prix 2010 de la Fondation pour Genève.


On ne peut en vouloir trop au maire de l'année ni au chef du département cantonal concerné, les pauvres, qui moulinent les allocutions à longueur de semaine - le maire eut d'ailleurs le mérite de signaler les difficultés d'intégration à Genève du père de Jean Starobinski, arrivé de Pologne en 1913, qui se vit refuser longtemps la nationalité suisse. Mais le porte-drapeau de la culture fédérale?

Sa prestation m'a rappelé un discours de son ancien patron, Pascal Couchepin, lors de l'inauguration d'une fête du livre à Saint-Pierre-de-Clages. Arrivant d'une visite à une fromagerie, le conseiller fédéral formula soudain cette interrogation: «Quoi de commun entre le fromage et le livre?» L'assistance resta suspendue à ses lèvres pendant un long moment, car la réponse ne venait pas. Ce fut enfin la délivrance: «Ils sont tous les deux des produits».

L'ennui de ces pesanteurs est que le dépassement du temps prévu pour la cérémonie retomba sur les épaules du dernier orateur, le récipiendaire lui-même. Alors que le public l'aurait écouté avec bonheur égrainer d'autres souvenirs, l'aurait suivi docilement dans ses digressions plusieurs minutes encore. Les occasions sont rares désormais d'entendre Jean Starobinski. C'était pour lui qu'il était venu.

Ceci, au moins, subsistera. Le sentiment partagé, communiqué en quelques mots complices, non d'abord d'une admiration, d'une gratitude, d'une révérence, mais d'une affection pour celui qu'au-delà des limites cadastrales de Plainpalais on appelle familièrement «Staro».

Le lendemain de la cérémonie, minuscule célébration intime, j'ai relu trois pages écrites par Jean Starobinski pour la «Couronne de Charles-Albert Cingria» (La Nouvelle Revue Française, mars 1955). Elles disent beaucoup de l'un, en fin de voyage, qualifié de «piéton-cycliste départemental», et de l'autre, jeune médecin à l'Hôpital cantonal qui déployait de vains efforts pour soigner cet «esprit de l'air» (Claudel), à la liquette ouverte et au béret brun. L'image de Staro est celle d'une intelligence et d'une culture. Elle est aussi celle d'un sourire.

Commentaires

C'est le syndrôme de Champignac couplé à la mise en pratique de ce noble
principe: "C'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'on doit fermer sa gueule."

Pour certains ça se manifeste par la tenue d'un blog...

Écrit par : Jean-Louis Feuz | 07/05/2010

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