18/05/2010

La barbe et le catogan

Médias. Le ministre fédéral de la communication s'irrite de la présence soutenue de figures de l'islamisme radical sur les écrans de la télévision alémanique. Il suffirait que son pouce caresse la télécommande et que son regard s'arrête à la devanture des kiosques pour qu'il trouve ailleurs des causes de démangeaison. Aux yeux des médias, l'homme de l'année se nomme Nicolas Blancho, président du Conseil central islamique suisse (CCIS). Après la construction de nouveaux minarets, la question centrale de l'actualité suisse est désormais le port du voile intégral, niqab ou burqa.


Ministre de tutelle, Moritz Leuenberger s'aventure sur sol mouvant en s'exprimant sur les contenus des programmes d'information: autant sur leurs invités que sur les sujets traités. Ce n'est pas son rôle. Citoyen téléspectateur, il prête sa voix à beaucoup d'autres, qui n'en pensent pas moins.

Les pouvoirs des médias sont ordinairement dénoncés en termes monolithiques. Ils le sont le plus souvent à tort, tout au moins avec excès. Il en est un ou deux qui semblent toutefois plus prégnants que les autres: c'est celui de déterminer, par répétition, imitation et enflure, les thèmes proposés à l'attention du public; d'un même souffle, c'est celui de choisir les figures qui les incarnent. Ou l'inverse.

Dans le genre futile, cela donne les péripéties privées de célébrités (la plus fabuleuse création médiatique du siècle est l'héritière Paris Hilton). Dans le genre sérieux, cela porte à la démesure des thèmes et des discoureurs qui, sans l'appui des médias, seraient voués le plus souvent à l'insignifiance.

Voilà donc Nicolas Blancho élevé au firmament cathodique et le niqab promis à la gloire vestimentaire et au phénomène de société, comme le fut autrefois la minijupe. Sur les écrans, le président du CCIS dispute la place à une autre vedette télévisuelle, qui a amplement contribué à le promouvoir: Oskar Freysinger. Il n'y en avait que pour celui-ci l'automne dernier,  il n'y en a que pour celui-là ce printemps. L'un et l'autre ont le rare mérite de s'exprimer aussi couramment en français qu'en allemand. Ils sont omniprésents. Une vraie bénédiction pour les gens de télévision. Que le Ciel soit loué!

Il existe bien entendu une différence abyssale entre les deux. Freysinger au catogan lyrique incarne une majorité citoyenne d'opposition aux progrès (joliment gonflés, non?) de l'islam sur sol helvétique. Blancho à la barbe d'apprenti prophète se pose en porte-parole d'une poignée de femmes voilées (au vrai, un poil plus nombreux, de leurs pères, frères et époux), minuscule minorité de la population d'origine musulmane en Suisse.

Sur les plateaux de télévision, l'insubmersible bagout de l'un et la fruste rhétorique de l'autre sont cependant convoqués au nom d'un monothéisme complice, dans un commun sacrifice à ce nouveau dieu qui s'appelle Audimat.

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