20/05/2010

Un tableau sous la Terreur

Lecture. Pierre Michon est un écrivain rare. Il écrit peu, il écrit court. Une douzaine de livres depuis 1984. Seul le premier, Vies minuscules, paru chez Gallimard, passe d'un cheveu la barre des deux cents pages. Les autres, autant qu'ils sont, se saisissent d'une main de faible empan.

Les récits de Michon, cette poignée, visent à la concision et atteignent à l'ampleur. Ils tiennent du poème. Le plus récent, Les Onze, est un fleuve dont la lenteur profonde et les remous de surface, andante con moto, célébrés en une coulée, disent tout de son parcours et de sa force.


Michon raconte l'écriture comme une «expérience extatique», un état de désir jamais assouvi. L'écriture. Serait-elle le sujet de ses livres? Elle en est la magie, glorifiant des destins anonymes, d'anciennes histoires qui seraient par d'autres abandonnées aux érudits. Elle en est la musique. Un livre de Michon ne se lit pas qu'avec les yeux, il se lit avec la voix, la voix intérieure qui impose d'en respecter le rythme et la mélodie. Comme de la poésie, vraiment.

Existerait-il, dans les pays de la Loire, une école secrète de l'écriture musicale? Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, entre Angers et Nantes, Michèle Desbordes qui vécut à Beaugency, sur les bords du fleuve, Michon, donc, à Orléans? Des œuvres sans tapage, confiées pour l'essentiel à des éditeurs discrets et précieux: José Corti pour le premier, Verdier pour les deux autres. Verdier dont les couvertures d'un jaune intense rappellent « l'atroce soleil de midi » de Prévert, à propos de Van Gogh (mais là, c'est un autre fleuve, c'est «Arles où coule le Rhône», si puissant qu'il déborde comme une passion).

Les Onze s'offre en trompe-l'œil. On s'attache dans les premières pages aux fresques du Vénitien Giambattista Tiepolo, à Würzburg, au bord du Main, puis on les quitte pour filer par des sentiers obscurs vers le tableau de celui qui restera dans l'histoire de l'art comme «le Tiepolo de la Terreur», François-Elie Corentin, Les Onze justement, peint en 1794. Ces onze-là sont les membres du Comité de salut public, qui décréta la Terreur, ce soviet suprême de l'époque révolutionnaire dominé par les figures de Robespierre, de Saint-Just, de Couthon.

Le tableau, on le sait, est accroché au Louvre, protégé par un verre épais à l'épreuve des balles, station ultime des quatre cent quarante-sept mètres de la galerie du Bord-de-l'Eau. Michon le décrit avec minutie, jusqu'à l'éclat jaune de la chaise, au centre, Couthon «sur sa chaise de couleur citron au Louvre au cœur du tableau, sur sa chaise de paralytique, citrine, soufrée, solaire».

Lecteur de passage, si tu ne sais rien de ce livre, comme j'en ignorais l'essentiel au moment de l'ouvrir, arrête-toi là! Tu risques sinon de te priver d'une aventure littéraire peu banale. Si tu poursuis malgré l'avertissement, prépare-toi à une défloration que seule l'écriture de Michon te permettra de surmonter!

Car l'écriture emporte. «Eh oui, Monsieur, le tableau le plus célèbre du monde», auprès duquel La Joconde n'est qu'une femme rêvant, La Bataille d'Uccello qu'une peinture de l'Histoire, annonciatrice des Onze cependant, le Marat assassiné de David qu'une petite toile caravagesque confidentielle, exilée à Versailles...

Au fil des pages, séduit mais de plus en plus perplexe, on s'interroge. Le plus célèbre du monde? A quelle icône de notre musée imaginaire renvoie-t-elle donc, cette cène révolutionnaire? A quel lexique des peintres, ce Corentin petit-fils d'un huguenot renégat? Quelle visite dramatiquement amputée du Louvre nous a-t-elle privé des Onze? On ne sait pas, on ne sait plus.

Alors on plonge dans le Dictionnaire critique de la Révolution française de François Furet et Mona Ozouf. On ne trouve rien. Ni l'image du tableau ni même le nom du peintre. Michon, pourtant, invoque encore Jules Michelet, qui lui consacre douze pages dans son Histoire de la Révolution française, et qu'il discute opiniâtrement. S'impose enfin l'évidence. Tout est inventé: du tableau, de son auteur, de l'histoire de sa commande, de sa lecture par Michelet.

Les Onze reste une œuvre cependant, celle de Michon, portée par des phrases ciselées et des mots coruscants (jusqu'à l'anachronisme provocant, sans italique ni guillemets, de «hasbeen» - licence extrême de l'écrivain). La gestation du livre, laborieuse, a pris dix-sept ans. Malgré sa minceur, sa lecture commande de prendre le temps, de s'abandonner à son mouvement sans presser l'allure. Tout est dans la musique.

Pierre Michon était à Lausanne un soir de fin avril, invité par la Bibliothèque cantonale et universitaire à parler de sa bibliothèque idéale. Depuis un quart de siècle, sa poignée d'ouvrages jaunes s'est installée, livre après livre, dans la mienne.

 

Pierre Michon, Les Onze, Editions Verdier.

 

 

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