01/06/2010

Journaliste, arrête ton cinéma!

Journalisme. Ces mots d'Humphrey Bogart à la fin de Bas les masques (Deadline USA en v.o., Richard Brooks, 1952): « C'est ça la presse, baby. La presse! Et il n'y a rien à faire contre ça. Absolument rien! » Directeur de journal, Bogart est au téléphone avec Thomas Rienzi, roi de la pègre dont l'édition du jour annonce l'incrimination. Il fait entendre le bruit des rotatives à son interlocuteur.


C'est ça la presse! Une puissance? Dans les premiers temps du cinéma parlant, celui des films de journalisme (les newspaper films), la figure du journaliste est celle d'un révélateur de scandales publics ou privés, un dénonciateur de la corruption, un petit soldat de la lutte contre les inégalités raciales ou sociales. Une sorte de héros en creux, souvent marginal, porté sur le bourbon, cynique comme il faut, la cravate desserrée et le chapeau renversé sur la nuque.

« La grande dépression n'est pas loin. Le cinéma y répond par le rire et la caricature. Mais en même temps, ces films et leurs héros protègent les valeurs fondamentales, cultivent nostalgie et espoir dans un monde meilleur. » C'est ce qu'écrit Sonia Dayan-Herzbrun dans un bref et riche essai sur Le journalisme au cinéma. Elle y parle des liens entre les deux domaines. Samuel Fuller a travaillé comme reporter spécialisé en affaires criminelles, Herman Mankiewicz, qui a écrit avec Orson Welles le scénario de Citizen Kane, a collaboré à de nombreux journaux américains et fréquenté de près la «maison Hearst». «Les uns et les autres racontent des histoires vraies comme s'il s'agissait de fictions, et réciproquement.»

Citizen Kane est une charnière dans l'histoire du cinéma. Il pose les grandes questions, aujourd'hui toujours ouvertes, sur le journalisme, ses rapport à la vérité, ses relations avec les pouvoirs. 1941: c'est l'apothéose de la propagande nazie et de la manipulation de l'opinion. Avec le temps, les enjeux ne cessent de s'alourdir. Le journaliste de cinéma continue de rêver au prix Pulitzer (Shock Corridor de Fuller, 1963, Superman de Richard Donner, 1978). Il passe par l'épreuve du maccarthysme. Il ne sortira pas de ses confrontations avec l'histoire. Son statut tendra à muter de reporter urbain à correspondant de guerre. «Les films de journalisme les plus récents, note encore Sonia Dayan-Herzbrun, mettent en scène [la] passion de la vérité, souvent déconnectée de tout autre message politique».

George Clooney rend compte des défis d'une presse libre et démocratique dans Good Night and Good Luck (2006). Un peu triste de voir ce fils d'un journaliste de télévision, admirateur de la figure tutélaire d'Edward R. Murrow, réduit pour l'heure et pour le plus grand nombre (avec son consentement exprès il est vrai) à un banal, mais célébrissime «What else?»

C'est ça la presse! Ayant tourné la dernière page de l'essai de Sonia Dayan-Herzbrun, j'ai ouvert (après tout le monde!) celui de Bernard Poulet sur La fin des journaux  et l'avenir de l'information (Gallimard, «Le Débat», 2009). Aujourd'hui, baby, c'est quoi la presse?

 

Sonia Dayan-Herzbrun, Le journalisme au cinéma, Le Seuil, «Médiathèque».

Commentaires

C'est quoi la presse aujourd'hui? «N'importe quoi!» est manifestement la réponse qui s'impose, au vu des réquisitoires prononcés par certains journalistes de la radio et de la presse, réclamant les têtes de Hainard à Neuchâtel, Merz à Berne et, finalement, la démission du Conseil fédéral in corpore. Je ne vois pas grand monde s'indigner contre le droit que s'arrogent ces petits procureurs de faire rouler des têtes. Et le médiateur, qu'en dit-il de cette dérive ahurissante?

Écrit par : Martin Leu | 01/06/2010

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