08/06/2010

Les Constituants, la femme, l'homme et la personne

Débat. Une installation délibérée en marge de l'actualité et de ses remous fait de moi un observateur lointain des travaux de la Constituante genevoise, ainsi que de quelques autres péripéties de la vie politique du canton et du pays. Tant d'autres s'en occupent! Je n'ai pas manqué d'être frappé cependant par l'éruption récente de deux débats. Celui sur la laïcité. Celui sur l'égalité. Rien n'est donc définitivement joué, mais il y a sur le second en tout cas deux ou trois choses à dire.


 

La majorité de l'Assemblée constituante a donc  adopté au chapitre des droits fondamentaux le texte suivant : « Toutes les personnes sont égales en droit et en fait ». Je m'arrêterai pour l'heure au premier fragment de l'énoncé : « Toutes les personnes sont égales ».

La référence à la personne est admirable. Elle s'inscrit dans une parfaite orthodoxie républicaine. La personne désigne tout être humain, qu'il soit femme ou homme, jeune ou vieux, riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, d'ici ou d'ailleurs... Elle est parfaitement épicène. Dans les débats actuels, souvent aigres, elle a l'élégance de s'affirmer au féminin : je suis un homme, je suis une personne.

Qu'est-ce qu'une personne? De quoi est-elle faite? L'origine du mot est étrusque. Persona désignait un masque de théâtre. Le latin l'a assimilé et c'est par lui que nous le connaissons. La persona renvoie en premier lieu à l'idée de personnage. Le masque, comme aujourd'hui encore dans certaines traditions théâtrales, signifie un rôle, un caractère. Il s'inscrit dans une relation à d'autres masques, d'autres caractères.

La personne se rapporte ainsi à l'idée stoïcienne du rôle que joue l'être humain ici-bas. Il s'y attache un certain nombre d'attributs, qui constituent la personnalité de chacun. C'est pourquoi ce sens originel reste proche de la définition de la personne au sens juridique: un être qui possède des droits et des devoirs déterminés par la loi. C'est de cette définition qu'il est ici question. Pour marquer la différence, on emprunte au Vocabulaire technique et critique de la philosophie d'André Lalande le rappel que Bossuet (Cinq avertissements aux protestants) déniait à l'esclave le statut de personne: aucun bien, aucun droit ne peut s'attacher à lui!

La personne est évidemment plus que cela, précise encore le Lalande. Elle est une personne morale (au sens philosophique et non juridique), dotée d'une conscience de soi, d'une capacité de distinguer le vrai et le faux, le bien et le mal, de choisir et de justifier ses choix devant d'autres personnes, de s'insérer en somme dans la vie sociale. Elle est aussi une personne physique, installée dans un corps qui l'exprime et la manifeste.

Le personnalisme, une belle école de pensée du siècle dernier fondée par Emmanuel Mounier, a tenté de réunir ces deux expressions de la personne et de surmonter la scission souvent opérée entre l'âme (ou l'esprit) et le corps : la personne est une structure ouverte, imprévisible, qui s'affirme au cœur de l'existence.

Que la définition de l'égalité par l'Assemblée constituante ait suscité aussitôt des protestations politiques et une manifestation est peut-être le signe que la richesse du mot n'est pas comprise. Plus sûrement, les réactions révèlent que la «personne» est tenue pour une sorte de « sur-masque » universel qui, plutôt que de les concilier, dissimulerait les personnages distincts de l'homme et de la femme. Et du même coup des relations sociales encore problématiques en termes d'égalité.

Commentaires

Je trouve finalement le choix du mot "personne" en remplacement de "femme" et "homme", tout chargé qu'il est de son sens original, plutôt amusant dans un moment où les ardents défenseurs de "la femme" et de sa "liberté" se mobilisent contre un vêtement, le niqab, la burqa, le tchadri, qui justement masque les visages.

Mais surtout, ce qui est frappant dans ce choix, c'est que comme les anges, "une personne" n'a pas de sexe!

Écrit par : Jean-Louis Feuz | 08/06/2010

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