16/06/2010

Voyage dans des bibliothèques genevoises

Livres. Les écrans sont chronophages. Rien n'y peut changer, tout passe par eux. Mais ils font aussi gagner du temps. Comment faisait-on sans eux autrefois ? Par exemple, pour emprunter un livre dans une bibliothèque? Du temps de mes études, je garde le souvenir de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève et de son fichier (ce n'est pas une métaphore: de vraies fiches de vrai bristol, enfilées sur une tringle, rangées dans des tiroirs). Il fallait reporter la référence sur un bulletin de commande, présenter sa requête au préposé. L'homme n'était pas grand. Il vous toisait de haut. Vous aviez toujours l'impression de le déranger, vous vous sentiez coupable de votre emprunt. Les livres de la BPU étaient gardés comme la réserve d'or de Fort Knox.


A cette époque, le journal maison s'appelait L'Action étudiante. Il comportait de part et d'autre de son titre de première page deux oreilles, selon un modèle cultivé aujourd'hui encore par Le Canard enchaîné. Au texte porté dans l'oreille de gauche répondait celui figurant dans l'oreille de droite. Le journal reproduisit un jour, à gauche, le portrait du préposé avec ces quelques mots (cités de mémoire): «Pourquoi faire une tête dollar...». Et à droite: «...Alors que vous avez tant de livres?». Ou peut-être était-ce l'inverse. C'était potache. C'était si vrai. Une génération d'étudiants s'en est amusée.

Je me souviens aussi de la salle Naville, que régentait André Duckert avec une obséquiosité vieillotte. La bibliothèque était celle de la Faculté des Lettres. J'en avais obtenu l'hospitalité pour préparer une thèse sur les écrits politiques du théologien Karl Barth (aujourd'hui, on parlerait de mémoire de maîtrise). Je m'y sentais bien, l'atmosphère y était studieuse et confortable. La salle Naville respirait le savoir et sentait le livre. Je m'y suis fait à l'époque, parmi les étudiants autochtones, de durables amis.

C'est assez: adieu la nostalgie! Et d'ailleurs tout n'a pas changé. Pénétrez dans l'actuelle Bibliothèque de Genève, dans la même aile sud du bâtiment des Bastions, et vous y retrouverez au lieu-dit « Le Catalogue », pour les ouvrages les plus anciennement répertoriés, les pesants meubles de bois, les tiroirs, les fiches enfilées sur leur tringle. Leur inoubliable odeur. Vous y retrouverez aussi le bulletin de commande qu'il vous faudra remplir, à l'ancienne, l'attente d'une demi-heure pour recevoir l'ouvrage. En vous adressant aux bibliothécaires, vous découvrirez une amabilité bienvenue, de plus récente cuvée.

Tout n'a donc pas changé aujourd'hui. L'ancienne BPU a cependant éclaté en plusieurs unités. Comme celle de Droit et celle de Psychologie et des Sciences de l'éducation, la bibliothèque des Sciences économiques est sociales est située dans le bâtiment d'Uni-Mail. Tout est vaste, clair, aéré. Chacun circule librement parmi les rayons. Umberto Eco, s'inspirant de l'exemple des bibliothèques américaines, plaidait il y a une trentaine d'années pour le libre accès. C'était lors d'une conférence célébrant le 25ème anniversaire de l'installation de la Bibliothèque communale de Milan dans le palais Sormani. Tant pis s'il fallait remplacer quelques livres volés! Le système lui semblait plus simple et moins coûteux qu'une étroite surveillance. Et surtout plus propice à la lecture. Son texte a été traduit et publié en français (De Bibliotheca, L'Echoppe, 1986).

La bibliothèque de SES aujourd'hui, donc. L'accueil y est compétent et d'une constante disponibilité. Avant de me lancer seul dans la recherche d'un premier ouvrage, il m'a paru plus sûr de recourir aux services d'une bibliothécaire maîtrisant la manœuvre sur le réseau informatique. Je confesse avoir persisté pendant plusieurs mois dans la voie de la facilité. J'ai abusé de la serviabilité de toutes ces personnes - elles sont en tout un peu plus d'une quinzaine - avant de me risquer moi-même dans un parcours électronique, pourtant balisé. Le contact direct m'a aussi donné l'occasion de dire aux unes et aux autres ma gratitude.

Umberto Eco n'avait sans doute pas tort quant à la vulnérabilité des livres en libre accès. Je n'ai pas enquêté sur les ouvrages disparus. J'ai constaté seulement, au gré des emprunts, de fréquentes déprédations et maculatures. Passages soulignés au stylo à bille, phrases passées au marqueur de couleur. Cela trouble la lecture, cela ne l'empêche pas. Cela exige pourtant une vigilance imprévue: les pages importantes (pour soi!) ne sont pas nécessairement celles qu'auront ainsi distinguées de précédents lecteurs.

Une précaution est prise pourtant, qui me ravit. Sur le marque-page remis avec le livre emprunté et portant sa date de restitution, il est écrit cette phrase de Léonce Bourliaguet, ancien instituteur et auteur de livres pour la jeunesse: «Ne crayonnez pas dans les marges d'un livre les bêtises que l'auteur a oubliées dans le texte».

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