02/08/2010

Le bonjour d'Arthur: en souvenir d'Henri Montant

Journalisme. Ça ne se fait pas. Sur la terrasse du café de la plage, on ouvre Libération et on s'apprête à tourner la page du Carnet quand le nom saute aux yeux, en lettres noires: «Henri Montant, alias Arthur». C'est le 24 août. Henri Montant, journaliste, est mort en Bretagne, une semaine plus tôt.


Aussitôt des souvenirs, mais d'abord du chagrin. Henri Montant appartient à ma galerie des Humains Magnifiques. J'étais dans l'idée de lui rendre visite lors d'un prochain séjour chez des amis bretons. Je croyais avoir le temps. Nous avions le même âge, nés l'année fatale 1939, et c'est un âge où l'on n'a plus jamais le temps. Henri Montant ne l'a su que trop, attaqué par une saleté de crabe et bouffé en quelques lunes.

De retour, je trouve sur le site Bakchich un article qui présente un portait de l'homme et du journaliste, par Anaëlle Verzaux et Ian Hamel. Il touche juste. Montant n'était pas un journaliste de carrière - il s'en moquait. Il était un journaliste de parcours. Le sien fut chaotique et jubilatoire. Je découvre aussi un bel hommage, plus personnel, par Isabelle Monin Soulié, qui fonda avec lui et Fournier Le Gueule ouverte, un mensuel hardiment écolo lancé en 1973 par Charlie Hebdo.

J'oublie l'alias. C'est sous le pseudonyme Arthur que Montant s'est surtout fait connaître. Je me contente ici de citer la sobre énumération de l'avis mortuaire: «Arthur était un spécialiste des billets mordants et rigolards, qu'il rédigea entre autres pour Le Monde, Hara Kiri, Charlie Hebdo, La Grosse Bertha, Canard Enchaîné, Siné Hebdo, CQFD et Bakchich».

Un spécialiste? Un maître. Pendant les douze ans que j'ai dirigé à Lausanne le Centre romand de formation des journalistes, Henri Montant a régulièrement animé des ateliers d'écriture avec une allégresse, une gouaille, une saveur sans pareilles. Grâce à lui, plus d'une jeune plume a jeté sa gourme. Nous avons pris notre retraite au même moment, qui a coïncidé avec son installation à Plougasnou, dans le Finistère.

Il venait à Lausanne de Chagny, en Saône-et-Loire, dans une guimbarde dont chaque arrivée avenue de Florimont tenait du miracle. Un jour, la guimbarde l'a lâché. Avant chaque voyage, il ne manquait pas de prendre la commande et nous apportait quelques cartons du délicieux Chablis d'un producteur ami. Son passage était une fête.

Henri Montant avait une bouille, que j'ai toujours eu l'irrévérence (il aimait!) d'associer à celle de Ribouldingue, l'un des Pieds Nickelés. Toute en rondeur et tapissée d'une courte barbe poivre et sel. Outre le journalisme, nous partagions beaucoup: le tennis, la pipe, le jazz, la littérature. A la différence qu'il était sur les courts un joueur de première force et que ses pipes étaient grosses comme des camions. Il ne les ménageait pas. Il faisait parfois une halte à Saint-Claude pour remplacer l'une de ses bouffardes, dont le fourneau avait subi les derniers outrages. Il ne fumait que du gris et vénérait le pianiste Thelonious Monk, une drôle de zigue lui aussi. Il m'a fait connaître Emmanuel Bove. Mes amis! Tout ça ne s'oublie pas. Montant chaleureux, fraternel est vivant. Arthur vous donne le bonjour.

Les commentaires sont fermés.