09/08/2010

Candide en Avignon

Découverte. J'y ai donc mis le temps. Le Festival d'Avignon en était cet été à sa soixante-quatrième édition. Je m'y suis rendu pour la première fois. Les récits que j'en avais d'amis, fidèles de la grande fête du théâtre, étaient à la fois tentants et dissuasifs. Un extraordinaire chaudron, mais aussi une effervescence déroutante pour le non initié. Et puis, j'étais pris jusque là dans le moule de vacances plus ou moins douillettes, faites de mer, de farniente et de lectures, qui tranchaient agréablement avec l'agitation des jours ordinaires... L'an dernier, j'ai cassé le moule.


 

J'ai donc franchi les murs de l'ancienne cité papale en novice. J'ai vécu mon premier festival en Candide. Muni toutefois d'un viatique bienvenu, qui tenait aux recommandations d'une familière des lieux, ainsi que de billets pour quatre spectacles des premiers jours du festival, acquis à Genève dès l'ouverture de la location.

Débutant circonspect, je m'en suis tenu au programme in, assez riche. Je n'imaginais pas, malgré ce qui m'en avait été rapporté, l'incroyable bouillonnement du off, ni son épais catalogue. Des spectacles sont donnés par de petites troupes, souvent par un seul chanteur ou comédien, dans des lieux disséminés dans toute la ville. Chacun fait sa publicité personnelle dans la rue, distribuant des cartons, tracts et papillons qui encombrent les poches, offrant parfois des extraits apéritifs pour convaincre le passant. La tête vous tourne, c'est charmant.

Un ami, excellent libraire de Lausanne rencontré par hasard sur une placette, a tempéré: «Les neuf dixièmes des spectacles off sont médiocres ». Sa femme l'a aussitôt corrigé: «Disons les huit dixièmes!» Ces propos m'ont rassuré. En même temps, ils ont piqué mon intérêt. Cela vaudrait la peine, tout de même, d'aller à la découverte de ces dix ou vingt pourcents. Je regrette encore de n'avoir pas cédé à la sollicitation d'une jeune femme incandescente qui chantait Nino Ferrer («Z'avez pas vu Nino?») et qui faisait encore de la retape sur le trottoir à quelques minutes de l'ouverture de son spectacle-récital.

Une autre surprise m'est venue de la polémique surgie au sujet de la programmation du Festival in, qui favoriserait des spectacles hybrides au détriment du théâtre traditionnel, ainsi mâtiné de danse, de musique, de performance. Notre temps n'est-il pas, en tout, celui du grand brassage?

Des quatre spectacles que j'ai vus, l'un a suscité la controverse. Il comptait parmi les plus attendus du Festival, donné dans la Cour d'honneur du Palais des Papes : le «Papperlapapp» du metteur en scène suisse Christoph Marthaler et d'Anna Viebrock.

La première a provoqué du chahut et les grimaces du ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand. J'ai assisté à la troisième représentation. Je n'ai pas tout compris, ni tout saisi; un placement assez proche du plateau, mais excentré m'a privé d'une juteuse tirade sur le mensonge. Le reste, déferlement grinçant et grotesque sur une papauté délabrée, m'a ravi, ballotté, envoyé aux quatre coins de l'imposante façade, submergé de sons, de bruits et de musiques sublimes. Les comédiens de Marthaler savent aussi l'art du chant. Du même Marthaler, un autre spectacle sera encensé par la presse deux semaines plus tard, « Schutz vor der Zukunft » (se protéger de l'avenir), malheureusement réservé à des audiences confidentielles quatre soirs seulement. J'avais alors déjà quitté la cité des Papes. J'ai tout appris par les journaux. J'en retiens comme un manque.

J'emporte d'Avignon l'envie d'y retourner, plus hardi et entreprenant. J'emporte aussi l'envie de revoir un spectacle qui m'a bouleversé: «Gardenia», d'Alain Platel et Frank Van Laecke. Il est inscrit les 8 et 9 septembre au programme du Festival de la Bâtie, à Genève.

 

Commentaires

Mais oui Daniel, il n'est jamais trop tard pour bien faire... ;-) Le plus sympathique, à Avignon, est qu'on peut toujours se dire qu'on a fait le mauvais choix en cas de déception. Moi qui suis resté un fan du Festival version années soixante, j'ai refait une tentative cette année et je suis resté bouche bée face à la foule, à ce mélange de générations. Le Festival serait-il enfin devenu populaire ? Ambiance formidable qui n'avait qu'un défaut: elle donnait envie de rester dehors, de profiter du spectacle de la rue plutôt que d'aller à l'intérieur, quelque part. Donc pas de off pour moi, et avec le in, je suis tombé à côté de la plaque. J'avais opté pour la fin, donc contre Marthaler, pour Shakespeare, et mal m'en a pris. Un Richard II bien compris comme un "non-roi" mais malheureusement monté par un "non-metteur en scène". Lecture appliquée qui m'a juste rappelé qu'en quarante ans, le théâtre n'avait pas vraiment changé: une poignée de comédiens remarquables ne fait pas encore un spectacle. Alors déçu ? Evidemment. Mais pas comme d'habitude. Avignon fait qu'on pardonne beaucoup, presque tout. Jean-Babtiste Sastre (le non-metteur en scène), on ne le verra plus dans la Cour d'Honneur. Mais il y en aura d'autres. Et pourquoi pas un Peter Stein, le meilleur sans doute de ceux qui savent aujourd'hui explorer les grands textes ? Cela fait aussi partie du brassage. Alors, bien sûr, à l'année prochaine !

Écrit par : Jürg Bissegger | 10/08/2010

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