16/08/2010

Arles et ses Innocents meurtris

Photographie. La couverture du catalogue des Rencontres d'Arles est un bestiaire. Cette année, une tête de rhinocéros. Du lourd et du piquant. Disséminées dans toute la ville, mais plus denses dans les ateliers désaffectés de la SNCF, non loin des Aliscamps, les expositions se gagnent à pied sous un soleil accablant. Il existe heureusement de secourables navettes et suffisamment de points d'eau (et d'autres breuvages). Les sollicitations sont infinies, le parcours exhaustif en trois ou quatre jours se mue en épreuve initiatique.


L'itinéraire rock m'a ravi, d'une collection de portraits de Mick Jagger à l'église des Trinitaires au foisonnement présenté sous le titre «I am a cliché», échos de l'esthétique punk à la Grande Halle du Parc des Ateliers - d'une élégance en rupture, le thème se prêtant à une ambiance plus trash. Je me suis beaucoup amusé lors d'une étape de la promenade argentique, Shoot! La photographie existentielle, sous le patronage symbolique de Sartre et Simone de Beauvoir. Ce sont des images produites par le tir photographique dans les fêtes foraines, à partir des années qui ont suivi la première guerre mondiale. Un plomb logé dans le centre de la cible déclenchait un éclair de magnésium et un cliché du tireur habile. Simone a fait mouche. Elle ferme les yeux, effet probable d'un léger décalage entre les deux opérations.

Le commissaire a eu l'idée ludique d'installer un stand à l'entrée de l'exposition. J'en rapporte l'image insolite d'un tireur grimaçant, digne fils de Tell. Et tout plein de questions sur le sens du geste: qu'est-ce que «tirer un portrait», que signifie ici une opération qui fait exister une image de soi par un acte ordinairement mortel? Le regard de chacun amène l'autre à l'existence ou le nie. La carabine épaulée, soi-même comme un autre?

Il se voit et se découvre en Arles et alentour des images de tous registres, belles, insolites, agressives, poétiques, sophistiquées, chargées. Le Prix Découverte des Rencontres est allé cette année à la photographe américaine Taryn Simon pour une série réalisée en 2002, The Innocents. Puisque mon badge me donnait le droit de vote, je lui avais accordé mon modeste suffrage. Cela fait toujours plaisir de voir son choix ainsi confirmé (ce n'était pas le cas en 2009).

Les photographies de Taryn Simon sont issues d'une commande passée par le New York Times Magazine. Elles montrent une série de personnes condamnées par la justice américaine, avant que leur innocence ne soit reconnue, notamment par la pratique de tests ADN. Les verdicts de culpabilité se fondaient sur divers moyens d'identification: portraits-robots, photos d'identité, images polaroïd, alignement de suspects. A chaque fois, c'est la mémoire visuelle du témoin qui est sollicitée. Son regard a leur pouvoir de faire vivre ou de tuer. Coupable? Innocent?

Taryn Simon a photographié ces hommes sur des lieux étroitement liés à leur condamnation infondée, alors qu'ils ont purgé une partie souvent importante de leur peine: le lieu du crime ou de l'alibi, la scène de l'arrestation ou de l'identification erronée. Les images sont d'une force dérangeante. Le spectateur se prend à douter de sa propre liberté à s'affranchir du délit de faciès (les Noirs sont les plus nombreux) ou de sale gueule. L'objectif de Taryn Simon rend les innocents à la vie et à la respectabilité. Ici aussi la photographie est existentielle.

Plusieurs images de ces innocents solitaires, meurtris par la justice, par leur cadre et leur cadrage autant que par l'attitude des sujets, font songer à l'attente déçue, au désarroi muet traversant les tableaux d'Edward Hopper. Elles sont inoubliables.

 

PS. Les photographies de Taryn Simon The Innocents sont visibles ici.

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