26/08/2010

Une affaire française

Opinion publique. En France, c'est l'affaire de l'été. Ailleurs, ce n'est qu'une péripétie. Encore qu'on l'ait suivie en Suisse d'un regard malicieux. Ainsi cet Eric Woerth, ci-devant ministre du Budget, qui tirait les oreilles des gardiens du paradis fiscal helvétique, se trouve pris à son tour dans une drôle de seringue.


Il est tout de même bizarre qu'il n'ait pas senti le conflit d'intérêts entre ses fonctions ministérielles et les occupations professionnelles de son épouse, employée d'une société gérant la fortune immense de Liliane Bettencourt, héritière de L'Oréal.

Une explication est aussitôt venue d'un professeur de science politique, Yves Mény (Le Monde du 2 juillet). C'est qu'en France on manque de flair. On ne sait pas très bien, on ne sent pas très bien ce qu'est un conflit d'intérêts. «C'est, dit-il, le cas, très français, des personnes présentes dans de nombreux conseils d'administration d'entreprises aux intérêts parfois concurrents». C'est aussi, autre spécialité française, le cumul des mandats politiques. Alors, pourquoi  s'inquièterait-on des ambiguïtés d'une situation qui vous voit en charge du budget de la France la semaine et de la trésorerie de l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy, le dimanche et les jours fériés? Du mariage délicat entre le même soin budgétaire et la gestion, par détour conjugal, de la fortune d'une des principales contribuables du pays?

Mény encore: «C'est une faute politique, mais dont M. Woerth n'a pas l'apanage. Elle est très fréquente en France. La vie politique du pays privilégie la confusion des genres et la superposition des fonctions. M. Woerth est en quelque sorte la victime expiatoire d'un système qui n'arrive pas à se réformer.»

Une victime? Confrontée à la question d'une démission d'Eric Woerth, l'ancienne ministre socialiste de la Justice Elisabeth Guigou ne va pas si loin (Le Monde des 25 et 26 juillet). Le conflit d'intérêts lui paraît «absolument choquant au regard de la morale et de l'éthique politique». Elle rappelle néanmoins, à juste titre, qu'en cas d'une éventuelle infraction pénale «Eric Woerth a droit à la présomption d'innocence ». Pour l'instant donc, ni victime, ni coupable. Simplement en situation très inconfortable.

Tout cela est révélateur de mœurs politiques qu'il appartient à la presse de mettre au jour. Le service de la République suppose l'effacement de l'intérêt personnel au profit du seul bien commun. Sous quelles conditions la presse agit-elle alors, avec quelle légitimité, selon quels régimes d'influence sur l'opinion publique? Un détour par la Page du médiateur permet de discuter ces divers aspects, traités au cours du mois d'août en trois épisodes.

L'affaire Woerth ne nous concerne pas directement. Elle pose cependant des questions sur le journalisme en démocratie qui nous intéressent tous. Sur un registre mineur, mais voisin, plus proche de nous, l'affaire Hainard, conseiller d'Etat neuchâtelois qui vient de démissionner, suffit à le rappeler

Commentaires

C'est avec intérêt que j'ai lu vos propos sur l'affaire Woerth-Bettencourt. Vous écrivez en conclusion que cette affaire ne nous concerne pas directement. Mais qu'elle pose certaines questions et vous faites allusion à l'affaire Hainard.
En ma qualité de citoyen de ce pays, je vous avoue que j'eusse préféré que vous eussiez consacré l'essentiel de vos propos à l'affaire suisse plutôt qu'à l'affaire française, que vous eussiez inversé en quelque sorte l'importance de l'une et l'autre affaire. Il est vrai qu'il est plus facile de parler d'un problème lointain que de celui qui est à notre porte.

Ceci dit, j'apprécie vos chroniques toujours solidement étayées.

Écrit par : Jacques Vallotton | 27/08/2010

En réponse à Jacques Vallotton. La remarque est pertinente. A la suite d'interventions de lecteurs, l'affaire Hainard fait l'objet d'un billet sur la Page du médiateur. Cette réponse a été modifiée en date du 30.08.2010.

Écrit par : Daniel Cornu | 27/08/2010

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