08/09/2010

Sur les traces du lièvre de Patagonie

Lecture. Le Lièvre de Patagonie, donc, mémoires de Claude Lanzmann, journaliste et cinéaste documentariste. Déjà passé entre plusieurs mains, l'épais volume m'a été prêté par un ami français, résident intermittent de Saint-Luc. Il le tenait lui-même d'un autre, dont le nom et l'adresse figurent en page de garde... La course du lièvre est imprévisible. Il retrouvera son terrier.


Ce livre est formidable, au sens oublié de redoutable, de terrible. Il emporte comme les eaux d'un torrent, enivre, fracasse. Il vous laisse avec le sentiment d'être resté à l'abri des tourbillons de l'existence et des turbulences de l'Histoire, calfeutré dans un pays-cocon, engagé dans un aimable parcours, exposé à de légères perturbations, sans plus, au risque de passer à côté de la vie.

Il faut dire que le narrateur transforme toute aventure en épopée. Toute péripétie même. Et du coup, adopte la posture d'un héros à plein temps. L'aventure guette à coup sûr quiconque entreprend une excursion dans les Alpes suisses chaussé d'espadrilles. Ou se lance dans les espaces désertiques de Tunisie au volant d'une Aronde. Lanzmann l'avoue au passage: «J'ai naturellement la plume épique».

Le récit est chaotique. Il ignore la chronologie, saute allègrement dans le temps, digresse, bifurque, télescope, bouillonne. Il y a dans cette prose, que Lanzmann affirme avoir dictée en ne pratiquant que peu de corrections, une impétuosité, une faconde, des bouffées d'irrépressible vantardise qui rappellent les Valeureux d'Albert Cohen.

Pénétré avec le temps de son identité profonde, par la lecture de Réflexions sur la question juive de Sartre, Lanzmann assume avec aplomb. A propos de son documentaire Tsahal (1994), après celui de Pourquoi Israël (1972) sorti en pleine guerre du Kippour, il s'affirme «viscéralement attaché à Israël» - position dont l'opinion aujourd'hui dominante sous nos latitudes signale l'inconfort délibéré.

Auparavant, Lanzmann semble avoir tout vécu de l'Occupation, par son action de très jeune résistant, des débats et des ébats de l'après-guerre, quand s'échangeaient avec la même fougue les idées au café Les Deux Magots et les partenaires sous la couette. Il a fini par prendre la direction des Temps modernes à la mort de Simone de Beauvoir.

Il a réalisé surtout le documentaire le plus monstrueux de l'histoire du cinéma, Shoah, plus de neuf heures d'entretiens obstinés avec des survivants, acteurs, rescapés et témoins du désastre. Le plus nécessaire aussi, dans sa démesure même, personne ne saurait lui en enlever le mérite. Lanzmann en parle dans les derniers chapitres de son livre. Ils comptent parmi les plus intéressants.

Lanzmann s'explique par exemple, et longuement, sur deux séquences de Shoah, problématiques en termes de pratiques journalistiques: l'artifice de mise en scène supportant le récit bouleversant du coiffeur de Treblinka Abraham Bomba, feignant de couper interminablement les cheveux d'un client; l'enregistrement par caméra cachée, une «paluche», du témoignage effrayant du SS Franz Suchomel, affecté au même camp d'extermination, alors que Lanzmann avait pris l'engagement de ne même pas divulguer son nom.

A l'issue d'une projection du film, Jean Daniel lui a dit, rapporte Lanzmann: «Cela justifie une vie». A lire ses mémoires, Claude Lanzmann, pour le coup moins lièvre que chat, semble en avoir vécu neuf.

 

Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie (Gallimard)

 

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