24/10/2010

La face cachée de "Léa", roman de Pascal Mercier

Lecture. Le nouveau roman de Pascal Mercier, Léa, repose sur la relation douloureuse entre un père et sa fille, violoniste prodige. Même s'il est partagé, l'amour de la musique ne suffit pas à compenser les déficiences affectives. L'esprit de Léa se brisera. Son précieux instrument, un Guarneri del Gesù œuvre d'un grand luthier de Crémone, sera fracassé.

L'histoire forme l'ossature visible du roman. Elle trouve cependant son véritable sens dans le récit qu'en propose le narrateur et dans les entrelacs tissés par celui-ci avec son propre parcours de vie. Ce narrateur est un chirurgien en panne de confiance, divorcé. Il est le père d'une fille adulte, avec laquelle il entretient des rapports incertains et distendus. Il rencontre le père de Léa par hasard, sur une terrasse de café à Saint-Rémy-de-Provence. L'un et l'autre habitent Berne. Ils feront ensemble, en voiture, le chemin du retour, avec une halte à Genève.


Le hasard, thème majeur dans l'œuvre romanesque de Mercier. Que serions-nous sans lui, «véritable metteur en scène de notre vie», questionnait Mercier dans Train de nuit pour Lisbonne? Ou encore, aussi pénétrante que la réflexion introspective, sublime, de Céline dans Voyage au bout de la nuit («C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir»), cette autre question: «S'il est vrai que nous ne pouvons vivre qu'une seule partie de ce qui est en nous, qu'advient-il du reste?» Je garde à l'esprit, et dans l'oreille, l'inoubliable lecture de Céline par Fabrice Luchini. J'imagine le comédien répétant jusqu'à l'incantation « Sil est vrai que nous ne pouvons vivre qu'une seule partie de ce qui est en nous...» Cette partie, justement, que le hasard choisit pour nous.

Ainsi, la substance du roman tient moins au récit du père qu'à la relation qui s'établit avec le narrateur, cet inconnu. Se comparerait-elle à celle du pénitent et de son confesseur, à celle du patient et du psychanalyste? Elle s'en distingue à mes yeux par la méditation du narrateur sur sa propre vie, en contrepoint, par les résonances que le destin de Léa et de son père déclenche dans la chambre d'écho de ses souvenirs.

Entre les deux hommes une intimité se crée. Elle est propice à l'empathie: se mettre à la place de l'autre, intégrer en soi le vécu de l'autre, réfléchir l'histoire de l'autre dans le miroir de son existence à soi. Elle l'est aussi à la révélation de sa propre aliénation: suis-je vraiment moi-même, est-ce que je vis ma propre vie ou celle que d'autres attendent de moi? «Celui que je paraissais», avouait déjà Gregorius dans Train de nuit pour Lisbonne, «je ne l'avais jamais été, pas une seconde de ma vie». Et encore: «La vie n'est pas ce que nous vivons, elle est celle que nous imaginons vivre».

Léa contient un épisode lumineux de cette vie du dedans. Au premier tiers de son récit, le narrateur évoque un événement personnel ancien, à Boston sous la neige. Après une intervention en urgence, la nuit même de la naissance de sa fille, il raccompagne chez elle l'infirmière qui l'assiste en salle d'opération. Une tête penchée sur une épaule, deux fronts appuyés l'un contre l'autre, des lèvres s'effleurant à peine. On n'imagine pas plus pudique. L'échange intime est cependant intense. Il ne débouche sur aucune liaison. Pour le médecin, père désormais, il est alors simplement impossible de s'engager.

Peu après, l'infirmière rejoint Médecins sans frontières. Le narrateur apprend quelques années plus tard qu'elle a été victime d'un accident mortel au cours d'une mission. «Alors je compris que tout ce temps-là, j'avais vécu ma vie avec elle. Les mois pendant lesquels nous n'avions pas eu de nouvelles l'un de l'autre, et où je n'avais pas non plus expressément pensé à elle, n'y changeaient rien. Notre vie commune continuait, en silence, cachée, et sans interruption.»

De la rencontre de Boston subsistent dans le roman des fragments en anglais de poèmes de Walt Withman et de W. C. Auden. Ils affleurent tout au long du récit, répons murmurés d'une liturgie secrète. Ils révèlent l'autre face de Léa.

Pascal Mercier est un auteur sensible, à la recherche de l'authenticité des sentiments, d'une profondeur. Saint-Rémy - Berne, par la route. A elles seules, de subtiles correspondances littéraires ou la reprise de thèmes majeurs du merveilleux Train de nuit suffisent-elles à justifier le voyage?

 

Pascal Mercier, Léa (Libella Maren Sell, 2010).

 

Commentaires

" Train de nuit pour Lisbonne " m'a enchanté et je me réjouissais de lire " L'accordeur de pianos " lorsqu'il est sorti en "poche", toutefois certaines critiques m'en ont dissuadé.

Votre critique de "Léa" va m'inciter à lire ce nouveau roman de Pascal Mercier et peut-être quand même aussi " L'accordeur de pianos " ...

Il est vrai qu'après avoir lu " Train de nuit pour Lisbonne " il est difficile d'espérer mieux ...

Merci de nous avoir révélé "Léa" !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 28/10/2010

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