15/11/2010

Pseudonymes sur la Toile (I): l'avis des autres

Débat. La note «Commentaires sous pseudos : pourquoi ce jeu de cache-cache?» du 10 novembre 2010 m'a valu de nombreuses réactions. Je m'attendais certes à en recevoir davantage que d'habitude. Mais pas à ce point. Je m'étais exprimé déjà sur La page du médiateur, en réponse à des plaintes au sujet de commentaires publiés sur les sites des journaux. Aucune de ces interventions ne m'a valu une telle avalanche. Cela explique cette note en trois parties, exceptionnellement longue, qui tentera de poser quelques jalons. Sans avoir le moins du monde la prétention d'épuiser le sujet.


Un débat faussé?

La question m'est tôt apparue. Elle est centrale. Est-il concevable d'ouvrir une discussion sur l'usage des pseudonymes dans Marges, un blog dont la page d'accueil affiche clairement la règle du jeu: n'accepter que les textes signés du prénom et du nom de leur auteur?

Des correspondants sous pseudonyme me le reprochent avec vivacité, agressivité, ironie parfois. «Très intelligent ce débat sur les commentaires anonymes, où ces derniers sont justement exclus!» (Non publié).

Derrière la question se profile une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes. Poser l'exigence d'une signature réelle, c'est ignorer la réalité nouvelle de la Toile, largement ouverte à toutes les formes d'expression, privilégiant les contenus et non les sources, balayant les «qui parle?» et les «d'où parlez-vous?» en vogue parmi la génération de 1968 - renversement intéressant au vu des pulsions «libertaires» qui semblent animer certains porteurs de pseudonymes. Cela me vaut ce commentaire sans appel: «Vous êtes à côté de la plaque.» (Non publié).

J'accepte la critique. Le «vice de forme» ainsi dénoncé explique la présence parmi les commentaires publiés en ligne d'une majorité nette de réactions hostiles au pseudonyme. La réunion de ces avis n'a donc pas valeur de sondage.

Que répondre? Je n'ai simplement pas imaginé qu'un plaidoyer en faveur de l'usage du pseudonyme ne puisse se prononcer... qu'à l'abri d'un «pseudo». Je suis parti de l'idée qu'un tel débat, portant sur un principe, pouvait se mener à visage découvert. Même par des partisans et des habitués du pseudonyme. Je me suis largement trompé.

C'est dommage. Je serais pourtant capable, moi aussi, de l'appuyer par de bons arguments, selon les sujets et les circonstances: protection de la vie privée, effets pervers de la «mémoire» électronique par l'action des moteurs de recherche, droit de chacun à changer d'opinion, vulnérabilité à la malveillance, recours au pseudonyme comme « raison ultime», lorsqu'il s'agit de mettre en discussion une affaire d'intérêt public sans s'exposer, pot de terre contre pot de fer, à d'éventuelles représailles.

La défense peut prendre un tour radical. Se référant au scandale des fiches en Suisse, un internaute écrit: «Par principe élémentaire de prudence, jamais je ne signerai de mon vrai nom sur Internet, parce que l'archivage systématique me gêne profondément.» (Non publié).

Plusieurs commentaires dûment signés et publiés font cependant état de l'un ou l'autre de ces arguments, et parfois de plusieurs. Des commentateurs s'annonçant sous pseudonyme ont par ailleurs accepté, à ma demande, de jouer le jeu de la transparence. Ils se reconnaîtront. Je les en remercie ici très vivement.

Liberté citoyenne

Le débat porte sur le recours au pseudonyme dans des conditions spécifiques, non sur le pseudonyme en soi. Donc ni sur Molière, ni sur Stendhal. Il concerne l'usage qui en est fait sur des sites dévolus à la discussion démocratique des affaires publiques. Il se circonscrit aux espaces de la Toile occupés par des médias ou des sites d'information propres à la communication électronique.

Ce territoire s'étend à la constellation des blogs ouverts sur des plates-formes médiatiques, comme celles de la Tribune de Genève ou de 24 Heures. Sur d'autres lieux, blogs autonomes, réseaux sociaux ou sites de conversation, la question ne se pose pas dans les mêmes termes.

Pourquoi cette distinction? Par respect d'une transparence du débat en démocratie, mais pas seulement. Les médias sont responsables devant la loi de leur contenu. Ils sont exposés à des actions en Justice, aussi bien pénales que civiles.

Leur responsabilité s'étend à tout ce qu'ils publient ou diffusent. Aux lettres de lecteurs. Aux articles de journalistes sous pseudonymes, considérés comme des avatars de leur propre journal, à ce titre identifiés et juridiquement assumés.

La responsabilité des médias se module certes selon les circonstances. Par exemple, il est difficile d'imputer à une chaîne de télévision des propos diffamatoires tenus par un participant au cours d'un débat en direct. Elle impose néanmoins aux médias diverses précautions.

En acceptant des commentaires sous pseudonymes, ce sont eux qui encourent en première ligne les risques d'une action en justice. Ils ne peuvent s'en protéger que par une modération (soit une suppression) des commentaires litigieux, ou encore par une action rapide pour les enlever de leur site aussitôt qu'ils en ont connaissance.

Rien n'est simple: quelle est la responsabilité d'un média par rapport aux commentaires acceptés par des blogueurs installés sur sa plate-forme? L'Internet ne change peut-être pas les grands principes juridiques, mais elle en complexifie l'application. La jurisprudence des tribunaux n'en est encore qu'à ses débuts.

Et le secret de l'isoloir?

L'objection est souvent faite: la pratique de la démocratie ne repose-t-elle pas, elle aussi, sur l'anonymat, par le respect du secret de l'isoloir? En effet. Une différence essentielle existe pourtant.

Lorsqu'un citoyen dépose son bulletin de vote dans l'urne (de plus en plus virtuelle, par le dispositif du vote électronique), il choisit entre un «oui» et un «non», entre des partis, entre des candidats. Il n'apporte aucun commentaire. L'ajout de considérations personnelles est même un motif d'annulation du vote.

Sur la Toile, les opinions «pour» ou «contre» sont au contraire accompagnées d'une argumentation, elles s'énoncent par des mots librement choisis. Dans la très grande majorité des cas, cela fait leur intérêt et leur saveur. D'autres avis ne peuvent malheureusement s'exprimer qu'assortis d'insultes, d'atteintes aux personnes, de propos racistes ou discriminatoires. Ce sont eux qui posent problème.

 

Lire demain Pseudonymes sur la Toile (II) : comment les traiter ?

Commentaires: les commentaires seront ouverts après la parution du troisième et dernier volet.

 

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