16/11/2010

Pseudonymes sur la Toile (II): comment les traiter?

Débat. La mise en débat de l'usage du pseudonyme sur un blog n'acceptant que des commentaires signés fait réagir. Elle ne concerne cependant que les sites de la Toile occupés par des médias, tenus pour responsables de tous leurs contenus devant la loi. Comment traiter les commentaires sous «pseudos»?


Suppression ou exclusion

La liberté d'expression est une conquête de la démocratie. Il faut la défendre. Comment? La réponse n'est pas évidente. La modération des commentaires sur les sites «médiatiques» doit trouver une juste voie entre suppression de commentaires sauvages et exclusion de commentateurs masqués.

La signature par un prénom et un nom authentiques est une manière d'échapper à un caviardage. Dès l'instant où un commentateur s'affiche sous sa véritable identité, il accepte d'assumer ses opinions et d'en contrôler lui-même l'expression.

Il faut que ses propos soient en opposition évidente à la loi pour qu'une suppression de son commentaire se justifie. Il ne suffit pas qu'ils portent atteinte à l'amour-propre de l'auteur d'une note ou d'un commentaire controversé.

Je suis prêt à admettre que l'exigence d'une telle signature, imposée sur Marges, est une forme d'exclusion. Les commentateurs sous pseudonymes en sont ainsi bannis par principe. J'essaie d'en tempérer la rigueur en admettant de publier des commentaires sous une identité voilée (prénom et initiale du nom). Encore faut-il que le sujet soit d'intérêt public et que l'auteur invoque des raisons personnelles fondées. J'ajoute alors à l'identification de l'auteur la mention: «identité connue». On en trouve quelques exemples dans le débat qui suit ma note du 10 novembre.

Savoir à qui l'on a à faire

Pourquoi un tel choix éditorial? Sur un blog journalistique, l'ouverture aux commentaires suppose, à mes yeux, une précaution élémentaire: savoir à qui l'on a à faire. Je n'en dirais pas autant d'innombrables autres sites et blogs installés sur la Toile.

Parmi les commentaires écartés à la suite de ma note du 10 novembre, trois comportaient des adresses électroniques introuvables. La plus jolie est la dernière qui me soit parvenue: anonyme@anonyme.com! Dans le genre, difficile d'imaginer mieux. Le commentaire présentait des réflexions intéressantes et originales. Tenace, j'ai tout de même tenté  de joindre son auteur. Courrier non distribué. Dans de telles situations, aucun dialogue n'est possible. Le pseudonyme est ici  le masque plus ou moins élégant de l'anonymat.

D'autres commentateurs annoncent une adresse électronique effectivement active, quoique peu loquace. Ils ne s'en barricadent pas moins obstinément. Ils n'apparaissent que sous leurs «pseudos».

Accordons ce crédit à plusieurs d'entre eux: le pseudonyme est choisi souvent en relation avec une histoire personnelle; il contribue à construire sur la Toile une personnalité publique et sociale (la persona); il est censé même exprimer mieux la véritable identité de la personne que le prénom et le nom figurant sur un passeport ou un permis de conduire.

Sur les sites de médias, c'est placer cependant, à tous les échelons, les divers agents de l'édition des commentaires dans une contradiction ouverte avec la déontologie journalistique. Celle-ci accepte que des sources d'information ne soient pas citées. Elle commande même de les tenir secrètes lorsqu'elles sont confidentielles, jusqu'à encourir parfois les foudres des tribunaux. Cette confidentialité vient d'être étendue par le Tribunal fédéral aux sources électroniques sur la Toile, donc aux commentaires sur les sites de médias. La déontologie impose cependant de les connaître, ces sources. Je n'ai pas d'autre prétention.

Mais comment savoir?

Oui, dira-t-on, mais l'envoi de commentaires n'est-il pas lié à l'ouverture préalable d'un compte sur le site du média? Et cette inscription ne requiert-elle pas la mention d'un nom, d'un prénom, d'une adresse, d'un numéro de téléphone, d'une adresse électronique? Il l'est, en effet, pour le site de la Tribune de Genève (pour intervenir sur www.tdg.ch). Il ne l'est pas sur la plate-forme des blogs du même quotidien (http://blog.tdg.ch). Dans un cas, on demande une clé. Dans l'autre, on est ouvert comme une porte de grange.

 Nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes. Il existe des internautes loyaux, il en est d'autres qui donnent d'emblée des indications de pure fantaisie. Des médias sérieux ont entrepris de vérifier dès le début les données fournies par l'internaute lors de l'ouverture de son compte. Ailleurs, on a laissé filer. Les champs étant remplis, vogue la galère! On se trouve aujourd'hui devant une masse d'inscriptions incontrôlées, dont certaines sont en fait des pseudonymes au carré: identité factice et appellation d'emprunt.

Dans des cas limites ou litigieux, le gestionnaire d'un site ou d'une plate-forme peut se ménager un accès à ces renseignements. L'auteur d'un blog, non. C'est pourquoi il en est réduit à compter le plus souvent sur la bonne foi de son interlocuteur et sur les renseignements complémentaires qu'il veut bien lui fournir. Sauf à passer dans les situations les plus critiques par le gestionnaire lui-même.

Pour peu qu'il insiste, le blogueur s'expose à des ripostes verbales, prêtes à faire de lui un suppôt de la Stasi. «Votre volonté de connaître l'identité de quelqu'un que vous ne connaissez de toute façon pas s'apparente bien à un travail de flicage, de contrôle, de mise en fiche de la pensée (il n'y a aucun moyen sur ces blogs d'effacer un ou plusieurs commentaires anciens). 1984 l'avait prévu, vous militez pour.» (Non publié).

Ce commentateur se trompe en partie: il est possible d'effacer d'anciens commentaires, sur l'intervention du responsable d'une plate-forme et avec l'accord de l'auteur du blog concerné. Et sans même devoir s'agenouiller devant le «Big Brother» de George Orwell, le commentaire disparaîtra de la page! La méfiance reste fondée: les moteurs de recherche gardent en mémoire d'anciennes versions, même s'ils ne les affichent pas automatiquement; chacun reste par ailleurs à la merci d'un internaute malveillant qui en aurait réalisé une copie, afin de la réinsérer quelque part sur la Toile. Non, décidément, je ne milite pas pour!

 

Lire demain Pseudonymes sur la Toile (III) : pour les médias, une question de crédibilité

Commentaires : les commentaires seront ouverts après la parution du troisième et dernier volet.

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