17/11/2010

Pseudonymes sur la Toile (III): pour les médias, une question de crédibilité

Débat. La modération des commentaires sur des sites médiatiques, tenus de connaître leurs sources, ne va pas de soi. Est-il possible de s'en sortir? C'est le dernier volet du bilan tiré à la suite de ma note «Commentaires sous pseudos: pourquoi ce jeu de cache-cache?» du 10 novembre.


Des impasses pratiques

Sur la seule plate-forme des blogs de la Tribune de Genève, on compte chaque jour quelque dix mille visiteurs uniques, qui se manifestent sur environ deux cent cinquante blogs actifs et suivis.

Chaque blogueur est libre (et responsable!) d'adopter son propre mode de modération. Les uns n'interviennent que très peu. D'autres écartent les propos qui leur sont désagréables. Les uns et les autres sont rendus attentifs cependant aux enjeux juridiques. La Tribune de Genève a défini des Conditions générales d'utilisation des blogs. Elle ajoute ces conseils aux commentateurs: soyez concis, courtois et pertinents!

Pour ma part, je m'en tiens à la transparence des identités, doublée d'une large tolérance quant aux contenus, sous réserve des limites légales. J'accepte donc de prendre des coups, mais pas par des cogneurs masqués.

Un tel parti n'est tenable que si la circulation des commentaires est mesurée. La limite est assez vite atteinte. Le présent débat me l'a fait comprendre. Prendre le soin d'écrire à chaque commentateur dont l'adresse électronique ou l'identité est douteuse; s'il est accessible, tenter ensuite de le convaincre de passer à une signature conforme aux données de son état-civil, sauf lorsqu'une protection dûment fondée s'impose, tout cela suppose à chaque fois plusieurs échanges de courriels. A la longue, c'est tout bonnement monstrueux.

De plus, je partage les doutes de certains internautes sur les intentions des médias. Est-il dans l'intérêt même de leurs sites de se montrer trop exigeants quant à la gestion des commentaires? N'ont-ils pas avantage au plus grand trafic, afin d'en ménager l'attrait publicitaire? Un commentateur sous pseudonyme ne me l'envoie pas dire: «Allez-y, obligez l'inscription et votre régie publicitaire, suivie de votre conseil d'administration vous tomberont sur le dos.» (Non publié).

Admettons que je ne me sois occupé de rien. Ni d'une adresse électronique fictive. Ni d'une identité factice. Ni d'un pseudonyme opaque. Ni de contributions peu compréhensibles. Si je ne m'en 'étais pas soucié, il aurait suffi à chaque fois d'un simple «clic» pour mettre le commentaire en ligne.

A la relecture des textes écartés (une dizaine au total), je dois à tous mes contradicteurs sous pseudonymes cet aveu: aucun d'eux n'aurait été supprimé pour des questions de contenu. Même le plus acéré d'entre eux.

Un seul commentaire, identifié par un nom et un prénom plausibles, était franchement injurieux aux termes du Code pénal et se mettait lui-même hors-jeu. A la suite d'un échange d'un tout autre ton avec son auteur, ce dernier a demandé à retirer son texte.

Voilà qui apporterait de l'eau au moulin des partisans du pseudonyme. Alors, pourquoi cette persévérance de ma part - aucun commentateur ne m'a encore traité de «psychorigide», mais on n'en est pas loin?

Quelle mission du journalisme et des médias ?

Marges est installé sur une plate-forme médiatique et je suis journaliste. Ces deux éléments sont à mes yeux déterminants.

Le Conseil suisse de la presse assimile le journalisme sur l'Internet au journalisme ordinaire. Il applique au courrier des lecteurs les normes en vigueur pour le contenu rédactionnel. Il demande que les lettres de lecteurs soient signées. Les commentaires sur la Toile devraient donc l'être aussi, à plus forte raison lorsqu'ils sont repris dans les pages rédactionnelles des éditions «papier».

Si le Conseil de la presse reprend le sujet et infléchit sa position, il sera toujours temps de revoir cette posture.

Au reste, je ne suis pas aveugle. L'Internet crée une situation absolument nouvelle, qu'il faut accepter comme une donnée de la communication. Cela signifie qu'une réfutation globale du pseudonyme en soi serait aussi ridicule que vaine. Elle serait même absurde et criminelle en regard de la liberté salutaire offerte par la Toile sous des régimes non démocratiques.

En Suisse aujourd'hui, l'usage d'un pseudonyme peut être effectivement associé à la liberté d'expression selon la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789: «Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.» Il appartient alors aux tribunaux de le réprimer. Il se trouve simplement que l'anonymat et l'usage du pseudonyme sur la Toile favorisent les abus, blessant des gens qui ne sont pas prêts à engager des poursuites judiciaires, souvent lourdes et coûteuses.

J'ai limité mes considérations aux médias et à leurs sites sur la Toile. Je peux concevoir que leur mission de favoriser le débat public les conduise à s'ouvrir à des commentaires sous pseudonymes. Cela peut s'admettre sous deux conditions. Qu'il s'agisse de ménager une voie aux sans voix, aux plus petits, aux plus vulnérables.  Que la véritable identité des contributeurs soit connue et vérifiée, appartenant dès lors aux sources confidentielles que les médias se doivent de respecter.

Quant aux blogueurs directement associés à une plate-forme médiatique, il paraît essentiel qu'ils soient connus du média qui leur offre l'hospitalité. Leur identité devrait-elle rendue publique? Ce serait souhaitable. Ce n'est pas toujours réaliste.

L'intérêt d'un blog peut tenir à l'immersion de son auteur dans un milieu spécifique, dont il serait aussitôt rejeté s'il se voyait débusqué. D'autres blogs sont consacrés à des questions hautement controversées, comme le Proche-Orient, exposant leurs auteurs, tout comme leurs commentateurs,  à des dérapages et à des représailles. Alors, me semble-t-il, de deux choses l'une. Ou bien les blogueurs sont renvoyés à leur liberté d'ouvrir un blog ailleurs. Ou bien le média estime que les débats méritent d'être relayés par lui, sur sa plate-forme, et accepte ainsi d'en assumer les risques.

Les médias entendent conserver une place sur la Toile, y préserver ou imprimer leur marque, y établir leur crédibilité et peut-être y assurer leur avenir. Ils n'y parviendront qu'au prix d'une rigueur constante, de quelques renoncements et peut-être même d'une dose d'austérité.

Ce point de vue se heurte à des pratiques fondées sur la facilité davantage que sur une défense et illustration de la liberté. Le «tout est possible, tout est permis» est à de nombreux égards réjouissant. Il n'entre pas à mon avis dans la vocation des médias.

 

Fin

 

Remerciements à Jean-François Mabut, responsable de la plate-forme des blogs de la Tribune de Genève, pour diverses précisions techniques et pour ses remarques critiques, qui ont stimulé cette réflexion «à chaud»; ainsi qu'à tous les commentateurs, publiés ou non, dont les apports ont contribué à la nourrir. A n'en pas douter, le débat reste ouvert.

 

Commentaires

Bonjour M. Cornu. Merci de cet éclairage sur la situation de l'anonymat dans les commentaires laissés sur nos blogs. Pour ma part, je reconnais le droit à l'anonymat du moment qu'il n'y a pas préjudice et attaques délibérées et fausses faites par des auteurs anonymes. Je préfère bien sûr l'identité réelle qui permet à une citoyenne ou un citoyen d'assumer vraiment ses propos en toute liberté de conscience. La société avance grâce au tam-tam médiatique imparfait des blogs permettant aux gens de s'informer autrement sur le monde. Moins de formalisme, moins de professionnalisme, moins de contraintes rédactionnelles, moins de neutralité, plus de réactivité, plus de créativité, plus d'authenticité dans le contact avec l'Autre. Le monde de blogs est plus que complémentaire au journalisme. C'est un média qui entre en chair et en os dans les débats du monde actuel. Au corps décharné et intellectuel de la presse, répond un corps charnu, émotif, visionnaire, poétique, rebelle, libertaire ou spirituel. Entre les deux façons de construire la sphère médiatique, les êtres humains se retrouvent dans une situation d'équilibre permettant à tout un chacun de progresser sur sa voie personnelle (journaliste ou blogueur (se), voir journaliste et blogueur) grâce à des billets multiples et variés.
C'est un grand plus pour tous les quotidiens et pour les citoyens et citoyennes.
Excellente soirée à vous.

Écrit par : Jean-Marie Gumy | 17/11/2010

@ Jean-Marie Gumy (pseudonyme connu!), qui tient un blog régulier sur une plate-forme voisine. Vous avez été l'un des premiers, le premier peut-être, à accepter d'intervenir sur "Marges" en donnant votre nom. Vous l'avez plus d'une fois enrichi de remarques intelligentes et sensibles. Vous nous offrez aujourd'hui une belle apologie des blogs et de leur univers. Je n'y suis nullement insensible. Peut-être suis-je simplement impatient d'en voir l'esprit s'étendre à de plus vastes territoires sur la Toile. A mon tour, je vous remercie de votre contribution.

Écrit par : Daniel Cornu | 17/11/2010

Bonjour M. Cornu. Il semble bien que vos mises au point quant aux commentaires publiés dans les blogs de la TdG aient été porteurs, vu le peu de réaction (pour l'instant) suscité sur celui-ci.
Peut-être que cela aura provoqué une certaine prise de conscience parmi certains commentateurs: «Faut-il que je signe avec un pseudonyme ou ma propre identité»?
Pour la petite histoire, en juin dernier, un commentaire injurieux envers de l’auteur d’un billet sur un blog (hommelibre, pour ne pas le nommer) était signé de ma propre identité, alors que je n’avais pas encore lu ce billet. Quelle ne fut pas la surprise de «hommelibre» d'un pareil commentaire venant de ma part. Voir ci-dessous:
http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2010/06/02/le-canon-et-la-charogne.html
Comme quoi, il y a parfois de «drôles» d’individus sur les blogs!

Écrit par : Benoît Marquis | 18/11/2010

Pour certains, ne n'est pas par lâcheté qu'ils utilisent un pseudonyme pour se manifester sous forme de commentaires relatifs aux articles de la Tribune de Genève ou sur les blogs, mais bien pour se préserver de représailles. Hélas oui, à Genève, au vingt-et-unième siècle, la liberté d'expression n'existe pas !
Je suis malheureusement bien placé pour le savoir puisque seulement 12 jours après la parution dans la Tribune de Genève d'un article me concernant, intitulé "Le frontalier qui défie le fisc genevois", mon employeur une fiduciaire de la place m'a mis à pied, alors que je me trouvais en période de protection pour cause de maladie, en me traitant "comme si j'avais piqué dans la caisse", et m'a finalement licencié le 16 juillet 2010, probablement pour me féliciter de mes compétences en matière de fiscalité.
Dans la mesure où j'ai appris que mon ex-patron m'a "grillé" professionnellement sur la place de Genève, n'ayant plus rien à perdre, je signe désormais de ma propre identité.
L'avantage est que je suis beaucoup plus libre qu'auparavant de donner mon avis sur des points qui me tiennent à coeur, pas seulement en matière fiscale, mais notamment en matière de droits sociaux et de protection de l'environnement.

Écrit par : Frédéric Vahlé | 18/11/2010

Être libre, c'est ne devoir rien à personne ni à soi-même. Celui qui se cache derrière un pseudonyme protège sa misère mentale. Monsieur Cornu, vous êtes un vrai journaliste!

Écrit par : Hank Vogel | 20/11/2010

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