23/11/2010

Sciascia, la Sicile et la Suisse

Lecture. Je viens d'achever la lecture du deuxième tome des œuvres complètes de l'écrivain sicilien Leonardo Sciascia. L'édition française en comporte trois. Plus de quatre mille pages! C'est un enchantement. Je m'y prépare depuis longtemps. Depuis que j'ai entendu Jean Daniel, journaliste que j'ai toujours tenu en haute estime, le citer parmi ses auteurs préférés. Souvenir si vivace que mon oreille en conserve encore la prononciation légèrement chuintante: «chia-chia».


Et voilà qu'à la toute fin du siècle dernier est paru le premier volume de l'édition établie, préfacée et annotée par Mario Fusco. Je l'ai aussitôt acquis et installé dans ma bibliothèque. Les deux autres volumes ont suivi. Le dernier a été publié en 2002. Depuis lors, tous trois imposent leur présence sur les rayons comme le Mönch, l'Eiger et la Jungfrau sur la chaîne de nos Alpes.

Pas faciles d'accès, à cause de leur poids et de leur volume, obstacles matériels qui en rendent malaisée la lecture ambulante, dans un train par exemple (c'était l'époque de mes déplacements quotidiens entre Genève et Lausanne). Et tout autant la lecture allongée, sur un lit ou un canapé.

Sciascia en œuvres complètes commande une lecture sédentaire, il ne peut se découvrir qu'assis, le livre sur les genoux ou sur une table de travail. Quel voyage merveilleux et passionnant! Je l'ai réservé pour le temps de la retraite. J'en ai plus d'une fois différé le départ, trop occupé encore à des tâches multiples et à la rédaction de mes propres ouvrages.

Je ne me suis embarqué pour la première étape qu'à la fin de l'hiver dernier. Un temps de convalescence inopiné cet automne m'a permis d'achever la deuxième, plus largement dévolue à la critique littéraire, à la chronique historique, à l'analyse politique (parmi d'autres, un texte fameux sur l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges et un journal tenu dans les années 1970, Noir sur noir).

Leonardo Sciascia est né en 1921 à Racalmuto, dans la province d'Agrigente. Il est fils et petit-fils de mineurs siciliens, travailleurs à la peine dans les mines de soufre. Il devient instituteur à l'âge de vingt ans et publie son premier livre en 1956, Les paroisses de Regalpetra. Il alterne nouvelles et chroniques historiques, mêlant observation malicieuse et érudition sans pédanterie. Il écrit aussi des romans policiers, dont l'intrigue est prétexte à un regard aigu sur la société sicilienne (Le jour de la chouette, A chacun son dû), des pièces de théâtre (Le député, La controverse liparitaine). Je ne parle ici que d'œuvres contenues dans le premier tome.

A la création littéraire, Sciascia ajoute, à partir de 1975, une activité politique. Il entre au conseil municipal de Palerme, sur la liste communiste; il en démissionne deux ans plus tard. Il est élu en 1979 député du Parti radical italien au Parlement européen, afin de soutenir l'action de Marco Pannella, et fait partie de la commission d'enquête sur la mort de Moro.

Sciascia est un homme complet, comme je les aime, qui ne répugne pas à se confronter aux réalités sans renier sa vocation de créateur. Il cultive de l'humanité une vertu première, l'humour, qui est souvent chez lui une forme de tendresse.

Dans l'une de ses meilleures nouvelles, La mer couleur de vin, titre éponyme d'un recueil publié en 1973, Sciascia évoque Frisch. «C'est d'une société comme la Suisse, qui paraît immunisée contre les germes de la tragédie et de l'histoire, qu'est sorti pourtant cet ingénieur Faber de Max Frisch. La tragédie grecque et l'Ecole polytechnique de Zurich (...) C'est un fait: en Suisse, on voit en chaque enfant le Suisse qu'il deviendra; en Grèce, l'individu, l'homme...»

Sciascia, Sicilien universel.

 

Leonardo Sciascia, Œuvres complètes, éditions Fayard.

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