01/12/2010

Lettre de Karl Barth à un pasteur de la R.D.A.

Histoire. Curieuse coïncidence, l'autre semaine. Le lundi, Médialogues m'invite à parler sur La Première de la Radio suisse romande de mon dernier livre, Les médias ont-ils trop de pouvoir? (éditions du Seuil). Deux jours plus tard, une collaboratrice de l'émission A vue d'esprit, sur Espace 2, enregistre un entretien pour une série diffusée cette semaine sous le titre «Ecrits de croyants». La discussion prend appui sur mon tout premier ouvrage, paru en 1968, Karl Barth et la politique (éditions Labor et Fides). L'émission est programmée le jeudi 2 décembre.


 L'écrit retenu de Karl Barth, théologien protestant majeur du vingtième siècle, est une lettre qu'il adressa en été 1958 à un pasteur de la République démocratique allemande. L'évoquer aujourd'hui m'impose un retour aux sources, historique et personnel, dégageant un sentiment d'unité de vie inattendu.

La R.D.A a été proclamée en 1949, elle a connu des émeutes ouvrières en 1953 et adhéré au Pacte de Varsovie en 1955. C'est au cours de l'année 1958 que l'Union soviétique dénonça le statut quadripartite de Berlin. Entre les blocs, la guerre était froide.

A ce moment-là, Karl Barth a déjà derrière lui une œuvre théologique considérable. Il travaille sur sa monumentale Dogmatique, qu'il laissera inachevée. Il s'est illustré par des prises de position courageuses à l'époque du nazisme. Le sens en est théologique avant d'être politique. Il est de s'opposer à la prétention du national-socialisme d'annexer le message chrétien, comme si le régime hitlérien était lui-même la manifestation d'une nouvelle révélation de Dieu dans l'Histoire. Il est d'affirmer la Parole selon l'Ecriture irréductible à «l'esprit du temps».

C'est le sens d'un manifeste que Barth publie en juin 1933, quelques mois après l'installation d'Hitler à la Chancellerie du Reich, L'Existence théologique aujourd'hui. Barth est alors professeur à l'université de Bonn. Au printemps 1934, il appartient au groupe des fondateurs de l'Eglise confessante, contre le mouvement nazi des «Chrétiens allemands». Il prend une large part à la rédaction de la fameuse Confession de Barmen, qui sera sa référence théologique.

Cette activité, doublée du refus de commencer ses cours universitaires par le salut hitlérien et de prêter au Führer le serment d'obéissance requis de tous les fonctionnaires vaut à Barth d'être suspendu, destitué de sa chaire à l'université, puis expulsé.

De retour en Suisse, nommé à l'université de Bâle, Karl Barth poursuit son combat. Pendant la deuxième guerre mondiale, il rédige de nombreuses lettres et publie. Son rayonnement s'étend à toute l'Europe. Aux chrétiens de Grande-Bretagne, il écrit en 1941: «Les chrétiens qui ne sauraient participer directement à cette guerre devraient avoir dormi aussi bien sur la Bible que sur leur journal.»

Il devient plus que suspect dans son pays. Les Allemands se plaignent. Goebbels lui-même le dénonce comme un «théologien provocateur». Le chef du département fédéral de Justice et Police, Eduard von Steiger, qui fut son camarade de collège, le semonce régulièrement. Il envisage de soumettre ses écrits à une censure préalable, dont Pilet-Golaz le dissuade. Un contrôle préventif par les autorités signifierait que tout ce qui est publié serait alors assumé par elles. Karl Barth est néanmoins placé pendant un an sur écoute téléphonique. Un fort volume de plus de 700 pages est paru à Zurich en 2008, en allemand, Le dossier Karl Barth. Censure et surveillance au nom de la neutralité suisse 1938-1945.

Après la guerre, les braves Suisses que Barth a tant incommodés pendant la durée du conflit se bousculent pour l'inciter à s'exprimer avec la même vigueur contre le communisme conquérant en Europe de l'Est. Barth s'y refuse et s'en explique. Le communisme professe un athéisme résolu, il se pose en adversaire des Eglises, il cherche à réduire leur influence. Il ne prétend pas les rallier, en faire des instruments de célébration du régime, comme l'a voulu le national-socialisme. Tel est le fondement de la Lettre à un pasteur de la R.D.A., proche de celui de L'Existence théologique aujourd'hui de 1933.

Trente ans plus tard, au moment de la chute du mur de Berlin et de l'écroulement des régimes communistes de l'Est, les Polonais peuvent compter sur le syndicat Solidarnosc, et sur la figure charismatique de Lech Walesa; les Tchécoslovaques sur les intellectuels et les artistes du mouvement chartiste, et sur la personnalité de Vaclav Havel. En R.D.A., rappelle l'historien Frédéric Hartweg, le régime décapite systématiquement la dissidence en expulsant les meneurs ou en les privant de leur citoyenneté.

Le soutien à la résistance vient alors des Eglises protestantes, très largement majoritaires dans les territoires de l'Est, installées depuis le début des années 1970 dans une attitude inconfortable de «solidarité critique». Ce sont elles qui accordent au cours de 1989 l'asile aux opposants dans leurs lieux de culte, St. Nicolas à Leipzig, Gethsemane à Berlin, la Kreuzkirche à Dresde.

Ce n'est pas un accident de l'Histoire si le premier et le seul gouvernement librement élu avant la réunification vaut à la R.D.A. d'être appelée «La République des pasteurs». Plusieurs représentants des Eglises protestantes siègent au gouvernement de Lothar de Maizière.

Une trace subsiste de ce temps. Angela Merkel, chancelière de l'Allemagne unie, est la fille d'un pasteur de la R.D.A.

 

 

Commentaires

Très beau texte, merci!

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 01/12/2010

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