06/12/2010

L'être humain plutôt que son nombril

Lecture. Ce livre n'est pas une évasion. Il n'est pas de ceux qu'on glisse sous le sapin sans prévenir. L'hiver, au coin du feu avec un bon bouquin... Rien de cela. Ce livre est le feu même, qui brûle dès les premières lignes. Il est grave, il secoue, il bouleverse, porté par une écriture incandescente. Il retrouve les grandes interrogations de la littérature, quand elle s'intéresse à l'être humain plutôt qu'à son nombril.

Oui, définitivement, Où j'ai laissé mon âme, roman de Jérôme Ferrari, s'approche sur les rayons de ma bibliothèque de grands textes du siècle dernier, La Condition humaine, Les Mains sales, La Peste. Il est fait du même bois.


Le roman s'ouvre sur l'adresse d'un ancien lieutenant de l'armée française en Algérie à son capitaine: «Je me souviens de vous, mon capitaine, je m'en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d'abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu'il s'était pendu». Prologue de tragédie, proféré quelques décennies plus tard, on ne sait pas exactement, sinon que les attentats terroristes ont commencé à ravager l'Algérie. Une quinzaine de pages serrées comme le poing, qui disent dans un même souffle l'amitié et la haine, l'incompréhension et la révolte.

Parce que rien n'est simple dans ce roman. André Degorce est entraîné dans la Résistance, il est arrêté et interrogé, il est déporté à Buchenwald quand il n'a pas vingt ans. Il y assiste à la pendaison de l'homme qui lui a épargné le traitement ordinaire des prisonniers et probablement sauvé la vie, un ancien de la guerre d'Espagne. Au garde-à-vous sur la place de rassemblement du camp, sans pleurer «car dans ce que la vie est devenue, il n'y a plus de place pour la pureté du chagrin». Degorce fait ensuite partie des troupes françaises en Indochine. C'est là qu'il rencontre le lieutenant Horace Andreani - l'homme qui l'interpellera après tant d'années. Compagnons d'armes et de désastre, après la défaite de Diên Biên Phu et les camps de rééducation imposés aux vaincus.

Degorce est capitaine en Algérie à la fin des années 1950. Il est chargé de démanteler le réseau des rebelles de l'Armée de libération nationale. Il est tourmenté, déchiré entre ses convictions catholiques et ses devoirs militaires. «Chaque matin, il faut retrouver la honte d'être soi-même.»

Andreani est son principal assistant. L'homme a choisi son camp et ne se pose plus trop de questions sur la légitimité de son action. Il exécute. Mais il ne reste pas muet. Après des années, il ne cesse d'interpeller: «(...) le monde vous indiffère, mon capitaine, et vous vous abîmez dans la contemplation hébétée de l'exceptionnelle tragédie qu'il vous a été donné de vivre, et vous vous demandez encore comment il est possible que vous soyez devenu un bourreau et un assassin (...) Vous n'y pouvez plus rien, même si vous êtes encore incapable de l'accepter. Le passé disparaît dans l'oubli, mon capitaine, mais rien ne peut le racheter.»

Le récit se déroule en trois journées, les 27, 28 et 29 mars 1958. Degorce vient d'arrêter Tarik Hadj Nacer, dit Tahar, le Pur, le chef de la rébellion. Il est fasciné par cet homme tout entier à sa cause et indifférent à son destin. Il tente d'engager avec lui un dialogue, sans recevoir de réponse à ses doutes ni à ses angoisses. Il reçoit l'ordre de remettre le prisonnier à Andreani, censé assurer son transfert en métropole afin qu'il y soit jugé. Tahar est alors mené dans une villa dévolue aux interrogatoires. Il ne s'y donne pas la mort, comme Andreani a voulu le faire croire. Il y est pendu, sans état d'âme, par ses bourreaux.

A chaque jour, en appui du récit, un monologue de remémoration par Andreani. A chaque jour, en ouverture du chapitre, une référence biblique. La Genèse, l'évangile de Matthieu, celui de Jean.

Des mots qui paraîtront anachroniques à beaucoup, aujourd'hui. Par la force et la profondeur de son récit, Jérôme Ferrari leur restitue leur part d'éternité.

 

Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, Actes Sud, 2010.

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Écrit par : Michel Laurent | 07/12/2010

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