28/01/2011

Cher Walter Weideli

weideli page cornu 8 fév 2011.jpgGenève, le 28 janvier. Je viens d'achever La Partie d'échecs, vos Mémoires de dramaturge et de traducteur. Vous y évoquez aussi vos années de journalisme littéraire. J'ai lu le livre en moins de deux jours, je ne l'ai pas lâché.

Je ne fus qu'un passant furtif dans votre vie au Journal de Genève, au tout début des années 60. Encore étudiant, je fréquentais la rédaction chaque fin d'après-midi, pour un cinq à sept qui consistait à couper les dépêches du jour et à préparer une page de nouvelles internationales.

Nous avons établi alors, alors déjà, des contacts à propos des pages culturelles du journal, dont vous étiez l'ordonnateur. Vous veniez de réaliser un échange avec le supplément littéraire du quotidien de Varsovie Zycie Warszawy. Cela me passionnait. Vous m'avez rapidement accueilli dans la section «Lettres, Arts, Sciences» du samedi.


Il y a deux ou trois ans, épris d'allègement, j'ai opéré un tri sévère de mes articles, conservant la valeur d'un seul classeur fédéral sur douze. J'ai beaucoup jeté. J'ai gardé quelques coupures liées à un souvenir, une personne, un voyage, une controverse. J'y retrouve une enquête intitulée «Peut-on créer librement en démocraties populaires?», à partir de revues publiées là-bas. Alors que je n'étais encore qu'un intermittent du journalisme, vous m'aviez accordé plus d'une page, quatre illustrations. Vous étiez prodigue.

Au début de mon stage à plein temps, deux petites années avant l'affaire du Banquier sans visage, je fus affecté au service de politique suisse, où il m'arrivait de m'ennuyer. Pendant toute la durée de ma collaboration, vous êtes resté ouvert à des propositions qui m'apportaient une bouffée d'oxygène. Vous m'avez confié la chronique de jazz, que le rédacteur en chef m'a demandé de signer d'un pseudonyme, afin de ne pas créer d'interférences avec mes activités «sérieuses». C'était Slim, vous en souvenez-vous?

Vous m'avez aussi laissé donner libre cours à ma passion juvénile pour Boris Vian. Il en reste quelques traces, que j'ai conservées: un article sur un coffret de trois microsillons édités par Jacques Canetti (publié en première page du supplément!), un autre sur son théâtre, réuni en un volume par Jean-Jacques Pauvert, un autre encore sur une livraison de la revue Bizarre. Cela n'avait l'air de rien. Pour l'époque, et pour les lecteurs ce journal-là, c'était un brin iconoclaste: on brocarde des généraux, on prête sa voix à un déserteur... Aujourd'hui, Boris Vian est publié en bibliothèque de la Pléiade.

Après mon départ du Journal, fin 1966, votre attention et votre fidélité ne m'ont pas abandonné. Vous avez accepté au printemps suivant une longue présentation du roman d'André Biély, Pétersbourg, premier volume de la collection «Classiques slaves» lancée par L'Âge d'homme. Sa lecture m'a profondément marqué. Une page entière n'y a pas suffi! Il fallait une «tourne». Vous étiez un acrobate.

Je me souviens de votre bureau, qui se situait à l'angle de la rue Général-Dufour (adresse symbolique!) et de la rue de Hesse. J'ai le souvenir confus de l'avoir partagé avec vous pendant un temps. Ou peut-être m'était-il simplement agréable de vous y rendre visite?

Nos rapports étaient empreints d'une courtoisie amicale. Ils ne furent jamais débridés. Vous aviez douze ans de plus que moi, l'écart était dans le métier celui d'une génération. L'époque n'était pas non plus, comme aujourd'hui, portée à l'immédiat tutoiement dans les rédactions. Je crois bien ne vous avoir jamais donné que du «monsieur Weideli». Dans mon esprit au moins, monsieur, vous l'étiez.

La lecture de vos Mémoires a ravivé en moi le souvenir de cette époque lointaine, dont les derniers temps furent pour vous de grand trouble. J'ai pourtant l'impression aujourd'hui d'être un peu passé à côté. Sans doute cette sorte d'absence est-elle due en partie à un congé sans solde de plusieurs mois, que j'ai pris afin de terminer une thèse, finalement soutenue en automne 1966. Sans doute ai-je quitté le Journal avant l'éclat qui conduisit à votre démission. J'aurais voulu vous dire alors, moi aussi, que je la regrettais. Je vous le dis aujourd'hui.

Votre Partie d'échecs n'a pas agité en moi que des souvenirs. Elle a remué tout ce qui désormais importe, puisqu'à nos âges un écart de douze ans n'est plus si considérable. La confrontation à la maladie, les grandes interrogations sur la vie, la mort, sur ce qui nous attend.

Malgré les scrupules qui vous animent envers le lecteur profane ou réticent, vous faites bien de raconter dans tous ses détails et péripéties votre conversion au catholicisme. C'est un parpaillot qui vous le dit.

Cette lettre vous atteindra à Bergerac, en cette Dordogne où vous vous êtes établi voici trente-deux ans avec Mousse, votre compagne, votre épouse, votre refuge. Je n'ignore pas que je vous l'adresse en une journée particulière. Que ces lignes me permettent de vous témoigner mon amitié, qui n'est pas oublieuse.

 

Daniel Cornu

 

Ajout du 9 février: Un article sur le livre a paru dans  la Tribune de Genève du 8 février. Le voici. A noter qu'une malheureuse erreur de date s'est glissée dans le sous-titre. Elle a fait l'objet d'un rectificatif le lendemain. L'affaire d'Un banquier sans visage date bien évidemment de 1964 (et non de 1963).

Commentaires

Je m'empresserai de lire les Mémoires de Walter Weideli, car ma rencontre avec le couple atypique qu'il formait avec Mousse me revient en mémoire comme un clin d'oeil à mes 20 ans ! Ils étaient les clients fidèles du restaurant "Le Kid" à la rue Leschot où ils partageaient la Table d'Amis d'Yvette et Henri Wullschleger. C'est avec un souvenir ému que je pense à eux !

Écrit par : Christiane Defrancisco | 01/02/2011

Au début des années 60 vous n'étiez qu'un jeune étudiant mais Walter Weideli nous vous a pas oublié pour autant, il m'a parlé aussi de vous.
J'ai le plaisir de le rencontrer au moins une fois par semaine depuis de nombreuses années. D'abord au "Prieuré" sa maison de Sainte-Innocence en Dordogne, où nous sommes devenus amis, puis maintenant à la RPA de Bergerac. Il m'a ouvert ses archives littéraires et photographiques enrichies de ses commentaires personnels et intimes.
Depuis des années je ne cessais de l'encourager à publier cette oeuvre littéraire sous le dernier titre "La partie d'échecs"...J'ai fini par l' avoir à l'usure!!! J'en suis heureux, lui aussi, puisque il reçoit l'éloge de tous ceux qui l'ont lu.
Votre lettre ouverte est un vibrant témoignage de votre amitié déjà ancienne, mais pas oublieuse comme vous l'écrivez.
Je serai un lecteur attentif de votre article sur "La partie d'échecs" à paraitre dans les prochains jours dans "la Tribune de Genève".

PS : Walter Weideli garde une vivacité intellectuelle remarquable qui donne toujours tant de charme à nos rencontres !(PS Avec ou sans jeu de mots!!!)

Écrit par : Jacques Blaquiere | 02/02/2011

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