02/02/2011

Egypte: les phylactères de la révolution

Télévision. Mardi dernier, en fin d'après-midi, la foule est innombrable sur la place Tahrir, au centre du Caire. Le rassemblement était annoncé. Je prends le temps de le contempler pendant une petite heure sur la chaîne Euronews. Des images sans commentaire, qui simplement se donnent à voir.

Les communications par Internet, les effets conjugués de Facebook et de Twitter modifient les mécanismes des mouvements populaires. Ils les accélèrent et les amplifient. La Tunisie vient d'en fournir l'illustration. Ils ne suffisent cependant ni à les créer, ni à les soutenir. L'Egypte, par un blocage total, mais tardif, en apporte la preuve.


Le peuple ne répond à des mots d'ordre de mobilisation que s'ils s'appuient sur un malaise véritable, quoique pas toujours clairement défini. A lire plusieurs témoignages, en Tunisie aussi bien qu'en Egypte, les revendications commencent par l'expression d'insatisfactions fortes, éprouvées dans la vie quotidienne: le chômage, la pauvreté, des salaires étiques, l'absence de perspectives. Ce n'est que lorsque le mouvement a pris forme, et surtout que des voix historiques ou émergentes commencent à s'exprimer en son nom, que se trouvent privilégiés non seulement un changement de régime, mais des attentes démocratiques.

Rien de cela n'est le fruit de Facebook ou de Twitter. Les réseaux animés par le simple bouche à oreille fonctionnaient déjà très bien à l'époque de la Bataille d'Alger. Les messages relayés par les bulletins d'information des stations de radio et captés sur les postes à transistors ont tissé la stratégie urbaine des étudiants parisiens en Mai 1968. La communication électronique n'est pas tout. Elle est un facteur parmi d'autres.

L'heure passée à suivre Euronews confirme aussi les effets du «miroir tendu» par les médias, qui contribuent, non à déterminer au fond les événements, mais à en moduler la forme et peut-être même parfois, à en modifier le cours. La gigantesque manifestation de la place Tahrir vise à exercer une pression suffisante sur le président Moubarak pour le faire partir. Elle est aussi à usage externe: faire comprendre à l'opinion publique mondiale que le temps est venu de le lâcher.

Au printemps 1989, des étudiants chinois sur la place Tien'anmen déployaient déjà des calicots rédigés en anglais, destinés au public international des journaux télévisés. Sur la place Tahrir, des pancartes proclament «Mubarak should be arrested», «Mubarak go to hell» ou encore «Moubarak il faut partir». Quelques jours plus tôt, j'ai repéré aussi un éloquent «Moubarak dégage».

Brandies devant les caméras, ostentatoires, ces pancartes sont les phylactères de la révolution.

 

 

 

Commentaires

Cours de français…
J’apprécie fort vos articles, mais à la lecture de celui-ci j’ai un doute sur le sens que vous attribuez au terme de phylactère.
J’ai fait quelques recherches et j’ai trouvé cette définition que je pense être exacte : talisman.
Suis-je dans le vrai ?

Écrit par : André Ronchi | 04/02/2011

Le Petit Robert indique ce sens en premier; il est vieilli. Il ajoute un deuxième sens: banderole à extrémités enroulées portant le texte des paroles prononcées par les personnages d'une oeuvre d'art du Moyen Âge et de la Renaissance. Quant à moi, téléspectateur des images sans paroles diffusées par Euronews, j'ai pris le mot phylactère dans son sens le plus récent: bulle dans les bandes dessinées!

Écrit par : Daniel Cornu | 04/02/2011

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