07/02/2011

Presse: le match Lausanne - Genève

Histoire. La parution de Grandeurs et misères de la presse politique de l'historien Alain Clavien a été justement saluée. Ce professeur de l'Université de Fribourg a entrepris de raconter les vies parallèles de la Gazette de Lausanne et du Journal de Genève. De leur naissance jusqu'à la figure géométrique improbable d'une jonction tardive, qui préluda à leur commune extinction. La lecture du livre s'impose à qui s'intéresse à la presse politique et à l'histoire du pays romand. Elle laisse cependant quelques regrets et interrogations.


Côté face, une étude magnifiquement documentée. Alain Clavien s'est immergé dans les archives des deux titres. A la faveur des remerciements adressés en fin d'ouvrage, il note: «les archivistes et le personnel des Archives de la ville de Lausanne et des Archives de la ville de Genève (...) ont dû penser parfois que j'allais m'installer à vie dans leurs locaux». Cela n'a rien d'étonnant.

La recherche est ample et exhaustive, les citations et les extraits bien choisis, mis en scène dans un récit vivant. «Le match Gazette de Lausanne - Journal de Genève», c'est le sous-titre de l'ouvrage, dure près de deux siècles. Le livre le restitue à la façon d'un compte rendu de derby lémanique - l'auteur retient plutôt la métaphore de la course poursuite. Chaque équipe connaît ses phases de domination, de splendeur, tandis que l'autre besogne en attendant de sortir de sa zone défensive. Cette alternance ne s'estompe qu'à l'époque des guerres mondiales du siècle dernier, quand les deux titres s'adressent à des audiences exceptionnelles, quoique provisoires.

Tant de traits communs!

Alain Clavien dégage parfaitement les lignes de forces de l'affrontement. Elles doivent tout à une lutte de prestige, entretenue par la rivalité entre les deux cités lémaniques. Elles ne tiennent en rien à l'idéologie.

Dès leur création, et selon les circonstances particulières de chaque époque, la Gazette et le Journal affichent tous deux un libéralisme conservateur, illustrent les vertus du fédéralisme, combattent tant le dirigisme que les divers avatars du socialisme et le communisme.

Ils partagent des relations peu commodes, parfois conflictuelles, avec le Parti libéral de leur canton, dont ils expriment la ligne tout en se défendant d'en être les porte-voix. Ils sont exposés aux humeurs de leurs conseils d'administration, qui en relaient les attentes politiques. Ils ont peine à se dégager des soucis financiers, se trouvant acculés, chacun à son tour, lorsqu'il s'agit de résoudre les problèmes d'intendance: le renouvellement des équipements, les déménagements...

Un partage du monde

La Gazette et le Journal ne renient jamais l'idéal d'une presse d'opinion de qualité, au service du débat démocratique. L'histoire des deux titres fait apparaître de grandes figures, rédacteurs en chef ou journalistes d'exception. A la Gazette, d'Edouard Secretan à Pierre Béguin. Au Journal, de William Martin à René Payot. Alain Clavien rappelle aussi que les transfuges ne sont pas rares, entre les rédactions de Lausanne et de Genève. Ne serait-il pas raisonnable de faire communiquer enfin, par une union structurelle, ces deux vases du journalisme libéral?

Malgré la coexistence qui s'établit entre-deux-guerres - un «partage du monde» entre une Gazette privilégiant l'actualité vaudoise et suisse et un Journal porté à suivre la vie des organisations internationales et les affaires du monde -, le rapprochement ne trouve jamais de terrain favorable. Sinon lorsqu'il est trop tard. La Gazette finit par être absorbée par le Journal.

Dernier épisode

Trop tard, en effet, car le paysage médiatique a profondément évolué. La radio et la télévision sont devenues des acteurs de poids, la presse d'information - souvent moquée autrefois pour sa molle neutralité - occupe désormais le terrain de la presse écrite. Le marché publicitaire, plus puissant que jamais, détermine la destinée des journaux.

Après la fusion, la compétition renaît en 1991 par le lancement à Lausanne du Nouveau Quotidien, qui cherche à concurrencer le Journal (Gazette incluse!) sur son propre terrain. Elle conduit en peu d'années au sabordage des deux titres et au lancement du Temps, en 1998.

Grandeurs et misères de la presse politique. Jusque là, Alain Clavien a conduit son récit avec maîtrise et clarté. Pourquoi s'éclipse-t-il à l'heure du dénouement? Il fait état de «manœuvres peu claires», qui ont conduit à la naissance du Temps. Il mentionne les polémiques au sujet des difficultés économiques évoquées pour la justifier, signale la «trahison» (qu'il met lui-même entre guillemets) des administrateurs du Journal, la publication de pamphlets. Mais pourquoi donc s'abstient-il de les saisir à bras le corps, en historien qu'il est? Pourquoi n'élucide-t-il pas ces manœuvres? Dix ans, est-ce un délai trop court pour un historien?

Tout est dit de l'agonie, mais rien, ou trop peu, de l'instant fatal. C'est le côté pile de l'ouvrage. S'y ajoutent d'autres questions, qui se situent à la périphérie du sujet. J'y reviendrai.

 

Alain Clavien, Grandeurs et misères de la presse politique, Antipodes, 2010.

 

 

 

Commentaires

Dès l'instant où les archives se font rares, l'historien donne l'impression d'abdiquer. Et les jugements à l'emporte-pièce se substituent aux portraits riches en nuances. Bien sûr qu'il fallait faire un sort à la légende de "grand résistant" de René Payot. Mais par la suite, Clavien réserve juste quelques traits de plume à d'autres protagonistes. Un Reverdin, un Bernard Béguin ont droit à un traitement cavalier. On peut partager, largement, les jugements politiques de l'auteur: son manque de curiosité n'en est pas moins regrettable.

Écrit par : Jürg Bissegger | 01/03/2011

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