21/01/2011

Tabucchi et l'affaire Battisti

Justice. L'écrivain italien Antonio Tabucchi est l'auteur de livres magiques et subtils. Je les ai presque tous lus et conservés dans ma bibliothèque. Il est un homme chaleureux et sympathique. Je dois à Bernard Comment, son traducteur, de l'avoir rencontré il y a quelques années au Salon du Livre de Genève; nous avions alors surtout parlé de football, ce que je tiens pour un signe rassurant chez un intellectuel ou un artiste. Il est proche du grand Portugais António Lobo Antunes, qu'il a traduit en italien, et amoureux du Portugal - comment de pas l'être? Antonio Tabucchi s'affirme aussi, lorsqu'il le faut, engagé et courageux.

Lire la suite

14/01/2011

Irène Némirovsky: qu'aucun souvenir ne se perde

Lecture. Ce livre fut la plus belle émotion de mon dernier automne. Je l'ai lu longtemps après sa parution en 2004, alors qu'étaient retombés le bruit et les éloges que valurent à Suite française sa parution posthume et l'octroi du Prix Renaudot.

Irène Némirovsky est née à Kiev au début du siècle, dans une famille juive aisée contrainte à l'exil après la révolution bolchévique. Négligée par une mère seulement préoccupée d'elle-même et de ses conquêtes masculines, elle connaît une enfance triste et solitaire. Elle se voit confiée à une nourrice, passe de gouvernante en précepteurs. De son éducation, elle reçoit cependant dès ses premières années une connaissance intime du français, qui deviendra sa langue d'écriture.

Lire la suite

09/01/2011

Le paradis des prisons russes

Justice. Quiconque l'a suivi garde en mémoire l'entretien mené avec Vladimir Poutine, premier ministre de Russie de son nouvel état, lors du journal du soir de France 2. C'était il y a six mois. On l'a relaté dans Marges. Interpellé sur les assassinats de journalistes dans son pays, il a cyniquement contre-attaqué sur l'état des prisons françaises. Vétustes comme on sait, inadaptées à une population carcérale croissante.

Lire la suite

21/12/2010

Stendhal et les orpailleurs

Lecture. Vagabondage jouissif dans les œuvres intimes de Stendhal. Reprise des Souvenirs d'égotisme, lus il y a très longtemps, histoire de se frotter à cette incomparable écriture d'improvisation, précipitée, sèche et crépitante. J'y croise M. le comte de Ségur, qui «mourait de chagrin de ne pas être duc». «A ses yeux, note Stendhal, c'était pis qu'un malheur, c'était une inconvenance. Toutes ses idées étaient naines, mais il en avait beaucoup et sur tout». Une petite centaine de pages dans l'édition de la Pléiade, rédigées d'un jet, en deux semaines, brusquement interrompues.

Lire la suite

06/12/2010

L'être humain plutôt que son nombril

Lecture. Ce livre n'est pas une évasion. Il n'est pas de ceux qu'on glisse sous le sapin sans prévenir. L'hiver, au coin du feu avec un bon bouquin... Rien de cela. Ce livre est le feu même, qui brûle dès les premières lignes. Il est grave, il secoue, il bouleverse, porté par une écriture incandescente. Il retrouve les grandes interrogations de la littérature, quand elle s'intéresse à l'être humain plutôt qu'à son nombril.

Oui, définitivement, Où j'ai laissé mon âme, roman de Jérôme Ferrari, s'approche sur les rayons de ma bibliothèque de grands textes du siècle dernier, La Condition humaine, Les Mains sales, La Peste. Il est fait du même bois.

Lire la suite

23/11/2010

Sciascia, la Sicile et la Suisse

Lecture. Je viens d'achever la lecture du deuxième tome des œuvres complètes de l'écrivain sicilien Leonardo Sciascia. L'édition française en comporte trois. Plus de quatre mille pages! C'est un enchantement. Je m'y prépare depuis longtemps. Depuis que j'ai entendu Jean Daniel, journaliste que j'ai toujours tenu en haute estime, le citer parmi ses auteurs préférés. Souvenir si vivace que mon oreille en conserve encore la prononciation légèrement chuintante: «chia-chia».

Lire la suite

05/11/2010

"Le testament d'Olympe", regard nocturne de Chantal Thomas

Lecture. Parmi les droits de l'homme les plus imprescriptibles figure celui de se contredire soi-même. Voilà quelques petites semaines seulement, je disais dans Marges mon indifférence pour la rentrée littéraire et ma méfiance envers les prix divers qui la célèbrent. Et me voici emporté par un livre laissé sur le rivage par le flot des nouveautés et inscrit pour un temps sur la liste des ouvrages retenus en vue du Goncourt. L'œuvre d'un auteur que couronna déjà le Femina en 2002  pour Les Adieux de la Reine.

Lire la suite

24/10/2010

La face cachée de "Léa", roman de Pascal Mercier

Lecture. Le nouveau roman de Pascal Mercier, Léa, repose sur la relation douloureuse entre un père et sa fille, violoniste prodige. Même s'il est partagé, l'amour de la musique ne suffit pas à compenser les déficiences affectives. L'esprit de Léa se brisera. Son précieux instrument, un Guarneri del Gesù œuvre d'un grand luthier de Crémone, sera fracassé.

L'histoire forme l'ossature visible du roman. Elle trouve cependant son véritable sens dans le récit qu'en propose le narrateur et dans les entrelacs tissés par celui-ci avec son propre parcours de vie. Ce narrateur est un chirurgien en panne de confiance, divorcé. Il est le père d'une fille adulte, avec laquelle il entretient des rapports incertains et distendus. Il rencontre le père de Léa par hasard, sur une terrasse de café à Saint-Rémy-de-Provence. L'un et l'autre habitent Berne. Ils feront ensemble, en voiture, le chemin du retour, avec une halte à Genève.

Lire la suite

20/10/2010

L'âme si fragile d'un Guarneri del Gesù

Lecture. Le romancier Pascal Mercier est né à Berne. De formation et de métier, il est philosophe. Il vient de prendre sa retraite après plusieurs années d'enseignement à l'Université Libre de Berlin, après Berkeley et Harvard. Philosophe, il est l'auteur d'ouvrages touchant à la psychologie et à la connaissance. Il les signe de son vrai nom: Peter Bieri. Son livre le plus marquant est consacré à l'exercice de la liberté (Das Handwerk der Freiheit, 2001).

Lire la suite

08/09/2010

Sur les traces du lièvre de Patagonie

Lecture. Le Lièvre de Patagonie, donc, mémoires de Claude Lanzmann, journaliste et cinéaste documentariste. Déjà passé entre plusieurs mains, l'épais volume m'a été prêté par un ami français, résident intermittent de Saint-Luc. Il le tenait lui-même d'un autre, dont le nom et l'adresse figurent en page de garde... La course du lièvre est imprévisible. Il retrouvera son terrier.

Lire la suite

03/09/2010

Rentrée littéraire: rien ne presse

Lecture. La rentrée littéraire m'indiffère. Elle est un miroir aux alouettes. Articles de promotion convenus, entretiens copier-coller, reproduction des mêmes pages de couverture, des mêmes portraits dans les magazines. Les découvertes sont rares, les confirmations plus encore. Chaque année, je m'agace en vain de la parution rituelle et invasive du dernier Nothomb, des poses, du rouge pétant et du chapeau d'Amélie. J'ai tort bien entendu. Tout coule

Je l'ai vérifié plus d'une fois par la lecture de pages maraudées à l'étal de libraires: je n'ai aucun goût pour la littérature d'abattage. Comme pour la tolérance, il y a des maisons pour cela. Ce sont les grandes surfaces.

Lire la suite

23/08/2010

Des fleurs dans le métro

Lecture. Mon premier livre de l'été est resté à l'ombre; en juillet j'ai beaucoup circulé et peu lu à part les journaux. L'heure de pointe, par Dominique Simonnet, se passe dans le métro parisien. Le livre s'annonce comme un «roman en quatorze lignes». Ce sont celles du réseau, de Château de Vincennes - La Défense (ligne 1) à Olympiades - Saint-Lazare (ligne 14), l'une et l'autre bien connues des voyageurs arrivant à la Gare de Lyon.

Lire la suite

16/06/2010

Voyage dans des bibliothèques genevoises

Livres. Les écrans sont chronophages. Rien n'y peut changer, tout passe par eux. Mais ils font aussi gagner du temps. Comment faisait-on sans eux autrefois ? Par exemple, pour emprunter un livre dans une bibliothèque? Du temps de mes études, je garde le souvenir de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève et de son fichier (ce n'est pas une métaphore: de vraies fiches de vrai bristol, enfilées sur une tringle, rangées dans des tiroirs). Il fallait reporter la référence sur un bulletin de commande, présenter sa requête au préposé. L'homme n'était pas grand. Il vous toisait de haut. Vous aviez toujours l'impression de le déranger, vous vous sentiez coupable de votre emprunt. Les livres de la BPU étaient gardés comme la réserve d'or de Fort Knox.

Lire la suite

20/05/2010

Un tableau sous la Terreur

Lecture. Pierre Michon est un écrivain rare. Il écrit peu, il écrit court. Une douzaine de livres depuis 1984. Seul le premier, Vies minuscules, paru chez Gallimard, passe d'un cheveu la barre des deux cents pages. Les autres, autant qu'ils sont, se saisissent d'une main de faible empan.

Les récits de Michon, cette poignée, visent à la concision et atteignent à l'ampleur. Ils tiennent du poème. Le plus récent, Les Onze, est un fleuve dont la lenteur profonde et les remous de surface, andante con moto, célébrés en une coulée, disent tout de son parcours et de sa force.

Lire la suite

04/05/2010

La NRF et les cousins de province

Lecture. Voilà un livre qui contient beaucoup de choses. On y apprend, on y réfléchit, on s'y divertit. Il y a eu déjà Gallimard et la Suisse. Un siècle d'affinités littéraires. Il y a eu encore, l'an dernier, la célébration à la fondation Bodmer du centième anniversaire de la NRF et son catalogue En toutes lettres... Cent ans de littérature à La Nouvelle Revue française. Fallait-il donc remettre le couvert avec Les Ecrivains suisses et La Nouvelle Revue française? Eh bien, oui!

Lire la suite

01/04/2010

La Grande Guerre pour voyage, la souffrance pour bagage

Lecture. Le livre s'intitule Dans ma peau. J'y suis entré par l'un des quelques beaux après-midis de la fin du mois de mars, sur un banc du parc Bertrand. Cent-vingt pages qui n'ont apparemment intéressé personne autour de moi. Un auteur dont je n'ai jamais entendu parler et dont le patronyme semble sorti d'une chronique médiévale. Deux volets, la Grande Guerre et la maladie, qui ne m'attirent guère. Un extrait en quatrième page de couverture, pourtant, reproduit quelques lignes d'une lumineuse sincérité. Ce sont les premières du récit.

Lire la suite

23/02/2010

Le cercle des livres disparus

Lecture. La rédaction d'un essai n'est pas affaire de science infuse, elle passe par la lecture intensive d'articles et de livres. Tout ne peut pas sortir de son propre cerveau! Pour réfléchir, on a toujours besoin des autres, que l'on soit ou non d'accord avec eux.

Mon premier recours, ce sont des livres tirés de ma bibliothèque, déjà familiers, lus, relus parfois, annotés. Voici quarante ans, je crois, que je n'avais pas rouvert L'Homme unidimensionnel de Marcuse, qui fit tant de bruit à la fin des années soixante. C'était l'époque du grand refus. Aux Editions de Minuit, les pages jaunies, couvertes de notes au crayon pas toujours très lisibles. Les livres déjà défrichés, pour ne pas parler de celui-là, ne sont pas nécessairement les plus utiles. Ils ont déjà servi et, justement, les intérêts se sont déplacés.

Lire la suite

20/01/2010

L'Algérie après tant et tant d'années

Lecture. A soixante-trois ans, Bernard est une épave. Il ne se soigne pas, il est sale, il boit. Il s’est installé dans une ruine, se déplace sur une vieille Mobylette. On l’appelle Feu-de-Bois, à cause de l’odeur. Il débarque un jour – c’est l’après-midi – à la salle des fêtes, où sa sœur célèbre son anniversaire. A la stupéfaction de l’entourage, il lui offre une broche en or nacré, chère, trop chère, aussitôt suspecte. D’où vient-elle? Avec quel argent? La réprobation monte, vague silencieuse contenue par cette prévenance craintive dont on entoure les ivrognes et les violents.

Lire la suite